lundi 27 novembre 2017

Un café chez Pinochet

Je suis assis dans un café. Dans un bâtiment érigé en un temps record, au temps où  le socialisme est arrivé démocratiquement au pouvoir, érigé par zèle idéologique, grâce à  un appel national lancé aux mains ouvrières de ce bien long pays, érigé pour accueillir le reste du monde le temps d’une conférence confiée par les Nations Unies, érigé pour montrer à ce monde la grande force d’ici, des petites forces réunies, incarnation des beaux jours d’Allende.

Je suis assis dans un café devant un « americano » et un « brauni ».  Il me fait sourire.  « Brauni ». Mot emprunté que l’on aurait pu traduire, que l’on aurait pu raconter, que l’on aurait pu réinventer, dont on a préféré, dans ce café, conserver la phonétique, que l’on a préféré, en quelque sorte, translittérer, « brauni ».  Un coup de fourchette en ce lieu, autrefois réquisitionné et occupé par Pinochet, transformé alors en ses premiers quartiers, ostentatoirement grillagés et gardés, avant qu’il n’aille s’installer à quelques pas, au palais présidentiel de la Moneda, transformant son nouvel antre en lieu de tortures, entre autres, paraît-il.




Je suis assis dans un café au milieu d’un centre culturel, né de cendres douloureusement crasseuses, de ruines incendiées, accidentellement, ou par « la force des esprits » autrefois persécutés, selon certains qui y cherchent sans doute, qui y trouvent peut-être, un signe réparateur, en l’absence de politiques réparatrices.  Au milieu d’un centre « des arts, de la culture et des personnes », au nom évocateur qui dit toute son ambition, Gabriela Mistral, celle qui a osé écrire l’amour comme peu ont su le faire, au nom exorciseur, insuffleur de profonde légèreté.

Je revois Marcela qui se souvient encore et qui, hier, me racontait ces horreurs du passé, sa peur devant cet effroyable immeuble aux gardiens armés, aux impressionnants escaliers, sa mère qui traversait la rue à chaque fois qu’elles devaient passer par là.  Elle, sans doute plus en signe de résistance que d’effroi.

Je suis assis dans un café et sous mes pieds se trouve une éblouissante galérie d’arts visuels, à mes côtés, des salles, de théâtre, de projection, de conférence, des studios, de danse, d’enregistrement, une librairie, au dessus de ma tête, une bibliothèque.  Je suis assis dans ce café et je vois à ma droite des jeunes qui répètent une chorégraphie en plein air, un autre qui fait de la jonglerie.  Plus haut, sur un balcon, un étudiant filmant, de son petit matériel, le jongleur sous tous les angles.  Plus loin, vers la gauche, une bonne treintaine de jeunes filles aux cheveux fluos, en petits collants noirs et bas résilles, traversant la rue dans un sens puis dans l’autre, sous les objectifs de téléphones de deux de leurs amis.

Cette génération est née après la dictature.  Elle se réapproprie un symbole dont elle sait le passé mais ne porte pas le poids.  Et moi.  Je suis assis dans un café que, par mes cinq sens et quelques, j’essaie d’appréhender.


Le vendredi 27 octobre 2017

Café Publico 
Gabriela Mistral Centro de las Artes, la Cultura y las Personas
Santiago, Chile


🎧 A écouter — musique associée à ce billet :
Corazón rebelde — Santiago
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lundi 20 novembre 2017

Valparaíso, bohème enchanteresse

Valpo en quelques mots 




Je vous raconterais bien les couleurs de cette ville qui accueille tags, graffitis ou fresques murales sur chacun de ses centimètres carrés de surface peignable.  Je vous raconterais l’architecture de ce Patrimoine Humanitaire (UNESCO), ancien repère d’une petite bourgeoisie européenne, plus important port de transit sur les routes maritimes reliant l’Atlantique et le Pacifique au temps de la ruée vers l’or, avant l’ère du Canal de Panamá.  Je vous raconterais aussi les odeurs de cette ville crasseuse de pêcheurs, ayant sombré dans l’oubli, la pauvreté, la saleté, dépourvu de sa glorieuse, somptueuse animation, à cause de l’ouverture de ce même canal.

Je vous raconterais les sonorités interpellantes, enivrantes, de ce nouveau berceau de la vie de bohème où ceux qui peignent, jouent aussi d’un instrument de musique, chantent ou dansent, créent pour vivre et vivent pour créer.  Je vous raconterais les délicieux plats aux fruits de mer faits maison, l’allégresse des habitants, des jeunes venus insuffler une vie nouvelle, des anciens ayant résisté aux transformations, aux bouleversements à travers le temps, survivant en même temps aux caprices de ce même temps, aux tremblements de terres, aux tsunamis, aux incendies, pérennisant ainsi l’âme de ces maisons colorées se jouxtant sur 41 collines amarrées.


Je vous raconterais mes « jogging » matinaux sur les interminables escaliers, les funiculaires, les pentes qui défient les vélos à la montée mais aussi à la descente chaque année lors du Valparaíso Cerro Abajo.  Et puis je vous raconterais sans doute la vue, les vues, qui changent à chaque colline, sur les collines voisines et sur le troublant, turbulent Pacifique qui invite inévitablement à plonger dans des songes.

Je vous raconterais les balades aux côtés des mouettes qui vous réveillent chaque matin, des pélicans pêcheurs, des otaries danseuses et dormeuses.  Je vous raconterais cette transition spectaculaire le long de la côte jusqu’à Viña del Mar, riche ville voisine, située au-bas des vignes, bâtie au fil des années à l’image des villes de la côte ouest des États Unis, avec ses allées de palmiers, ses plages, son casino, ses hôtels de luxe, ses immeubles d’appartements, ses centres commerciaux.

Je vous raconterais ces rencontres, belles, simples mais si riches, si intenses et surtout si spontanées, avec ceux qui y vivent et ceux qui y passent, comme si Valpo s’était donné le pouvoir de tout décupler, en nous, par nous, entre nous.

Car au final, pour dire Valparaíso, il m’est plus facile de vous raconter les yeux qui s’écarquillent, les narines qui se braquent, les oreilles qui frétillent, les lèvres qui s’étirent en sourire, qui facilement s’enlacent, les bras qui s’ouvrent, qui généreusement s’embrassent, les pupilles qui se dilatent.  Il m’est plus facile de vous raconter le coup de foudre, le coup de cœur, le coup d’amour avec cette ville enchanteresse, au charme improbable, prenant, stimulant, au charme hors du temps.






🎧 A écouter — musique associée à ce billet :


Valpo en quelques images

Je vous conseillerais de cliquer sur une image pour la voir en plein écran et faire défiler vers les autres images...

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