Après plus de onze heures de trajet, ma première nuit dans un « bus », dans un car, m’éloignant cette fois réellement, géographiquement, de Santiago, je pose les pieds par temps frais - 5 degrés Celsius ou un peu moins à mon arrivée - dans une petite ville au pied d’un pic enneigé, d’un volcan en activité. Il est 7h15 et je suis à Pucón, venu me frotter au Volcán Villarrica.
La descente se fait à la luge. Et le long de ses longues glissades enneigées sur la flanc d’un volcan, au-delà de l’agréable retour aux sensations euphoriques de l’enfance, au-delà de cette savoureuse madeleine parmi les autres que je déguste quotidiennement, au-delà de tout cela, de toutes ces joies, je lève la tête et je la vois. La Cordillère. Je fais de la luge sur le flanc d’un volcan, avec en face de moi, un paysage d’une précieuse splendeur. Et je vis. Et j’apprécie.
Je commence cette première journée en sortant une fine paire de gants avant que ne me tombent les doigts en stalagtiques, et en croisant une charrette tirée par un cheval, chargée de rondins de bois, s’en allant sans doute réchauffer d’autres doigts, sur ma route vers l’auberge, délicieusement rustique, fraîchement colorée, familièrement confortable, dans laquelle je dépose ma carapace pour 3 nuits.
Sans gants ni doudoune ni pull ni écharpe ni gilet, étouffant presque en t-shirt et jean, car rejoint par plus de 25 degrés de soleil en journée, je sors parcourir à pied cette ville balnéaire et volcanique, à l’évidence très touristique de par ses multiples petites boutiques et ses nombreux cafés et restaurants, de fausse simplicité. Balnéaire et volcanique car en plus du volcan, du ski l’hiver, du rafting en rivières, Pucón est un des villages entourant le lac Villarrica. Aux collines côtières, aux berges rocheuses et aux quais, s’ajoutent des plages au sable noir, poussière de roches volcaniques, au bord desquelles quelques luxueux hôtels se sont posés.
Chanceux d’arpenter les rues (essentiellement résidentielles) de Pucón et les berges du lac avant que ne débute la haute saison, je termine mon après-midi en compagnie d’Ivan, jeune boute-en-train Colombien parcourant l’Amerique Latine en se posant travailler quelques mois à tout endroit qui lui plaît et à qui il saura plaire. Une balade dans une nature verte sur pilotis naturels, un bain, comme un ver, dans le lac très clair, très pur, surtout très froid, et un coucher de soleil d’un autre côté de ce même lac, d’où on voit le grand pic blanc prendre des teintes roses orangées, avant que ne se noie ici quotidiennement, la boule de feu bien aimée.
Le matin, juste après mon arrivée à l’auberge, à l’heure du petit déjeuner, j’avais longuement échangé avec mon alter-insulaire, Mark, grand, sec, fin et tendre, au verbe facile, au regard joueur, photographe aventurier*, imbibé de nature, grand voyageur, rêveur comme les îles savent en faire. Mark est de l’île de Man. Il vient d’un point sur la partie Nord de la mappemonde, où il fait gris, où il fait froid et où il ne neige même pas. Je viens d’un point sur la moitié Sud du globe, où le ciel est bleu, où il fait chaud et où lagons et rivières sont d’agréables bains quotidiens. Nous avons surtout en commun un zeste, un grain, une fibre, que j’ai du mal à nommer, et qui, en trois jours, nous liera agréablement.
Nous nous retrouvons l’après-midi, nous racontons nos journées respectives. Mark était allé en bus, en stop, et à pied, mirer quelques grandes chutes d’eau, sur un sentier dans la forêt. Je prévoyais de louer un vélo pour la journée du lendemain, sans savoir où aller, et le voilà qui m’offre un alléchant itinéraire. Cela fait partie de la magie du voyage : ne pas savoir où l’on sera le lendemain, ce que l’on fera, mais avoir la certitude qu’on sera, qu’on fera, et que ce sera intensément vivifiant.
Chutes et saltos à vélo
C’est avec grand appétit que j’enfourche, comme à chaque fois que j’en ai l’occasion depuis le debut de ce voyage, le vélo qui deviendra mon meilleur ami pour la vie, pour la journée. Je sors de la ville, parcours la campagne, emprunte quelques sentiers, jusqu’au grand sentier dans la forêt. Une chaîne de bosses sur cailloux réveille le long de quelques kilomètres des muscles endormis depuis maintenant trop de jours. Et puis arrive le sentier vers la première cascade, Salto Palguin. Mark m’a dit qu’elle n’était pas la plus impressionnante mais après quelques heures à pédaler, je suis content de pouvoir commencer la partie touristique de ma sortie.
Je continue sur ces très beaux sentiers vides d’humain mais affluants de vert, de jaune, de violet, de vaches, de chevaux, d’arbres sages dont j’imagine le grand âge. Et je poursuis ma conquête des autres chutes, Salto La China, Salto el Puma et le majestueux Salto el León.
Cette chute d’eau de 92 mètres de haut, se précipite en force, en masse, et me rappelle les propriétés exceptionnelles des molécules d’eau, des molécules de vie, qui peuvent stagner dans une mare, s’évaporer vers le ciel, se marier en nuages, se souder en glace, se disloquer en flocons, se granuler en neige, danser en marées, et ainsi chuter, librement, avec force, hargne, puissance, toute-puissance. El León atterrit non pas dans son bain, dans un lac, dans un point d’eau, mais sur un gros rocher incurvé, vert de mousse, éclaboussant tout reflief de nature alentour et se frayant dans ce rocher, une autre petite chute vers une rivière d’un bleu profond, à la surface un peu plus apaisée.
Qu’il vente, qu’il neige ou qu’il « lave »...
Deux jours plus tôt, des trekkeurs avaient dû rebrousser chemin à deux-tiers d’ascension du volcan, non pas à cause de son émanation de gaz ou d’une activité suspecte, mais à cause du vent, soufflant trop fort ce jour là. La météo est plus clémente aujourd’hui. Il devrait venter mais pas trop et il ferait, relativement, à peine un peu froid.
Les conditions annoncées se confirment au fil de ce trek en groupe, organisé. J’ai la chance d’être dans un petit groupe - nous sommes 6 + guides accompagnateurs - assez rapide. Notre guide chef de fil respecte notre pas et nous fait avancer plus rapidement que les autres groupes, en zig-zaguant dans la neige, traçant une voie rapide à côté de files, pour la plupart plus longues, des autres groupes de trekkeurs.
Au fil de la prise d’altitude, malgré le vent qui me gèle le bout du nez, mes yeux dégustent la vue qui se veut de plus en plus plongeante, aussi bien sur le lac et ses villages que sur ses nombreaux pics, pour la plupart aux sommets encore blanc, se tenant bras dessus bras dessous, formant la Cordillère des Andes.
A un peu plus de 2800 mètres d’altitude, nous atteignons un magnifique « mirador », le sommet du volcan Villarrica, offrant un point de vue de choix sur d’autres sommets voisins et encore d’autres sommets, et encore d’autres, à perte de vue. Nous sommes sur le cratère, au premier rang pour entendre grogner le volcan, voir de plus près ses émanations que l’on aperçoit d’en bas comme un fin nuage de fumée. Nous voyons des roches voler. Après quelques minutes, le volcan décide de nous offrir le plus beau de ses tours en spectacle. Un premier jet de lave, un vermillon intense, une vague de chaleur. Et puis un second, pour encore mieux l’admirer, l’apprécier, l’applaudir. Sur-réellement tellement vrai, encore.
La descente se fait à la luge. Et le long de ses longues glissades enneigées sur la flanc d’un volcan, au-delà de l’agréable retour aux sensations euphoriques de l’enfance, au-delà de cette savoureuse madeleine parmi les autres que je déguste quotidiennement, au-delà de tout cela, de toutes ces joies, je lève la tête et je la vois. La Cordillère. Je fais de la luge sur le flanc d’un volcan, avec en face de moi, un paysage d’une précieuse splendeur. Et je vis. Et j’apprécie.
Il me semble que l’émerveillement ne prend jamais de vacances, en voyage. Les trois jours plutôt sportifs à Pucón, entre le lac, les chutes, la neige et la lave, s’achèvent par un doux après-midi aux côtés de mon alter-insulaire, grand frère de l’autre hémisphère, pieds nus dans l’herbe sur le toit, bouteille et verres de vin calés dans les chaussures, à nous raconter nos vies, comme à chaque belle rencontre, à me nourrir de ses expériences de voyage, à contempler le soleil de ses reflets, fidèlement roses orangées, sur les collines, les rochers et les montagnes.
🎧 A écouter — musique associée à ce billet :
*pour voir quelques œuvres photographiquess de Mark : www.mbimagery.co.uk
Et ses photographies fraîchement réalisées en Patagonie : www.mbimagery.co.uk/new-blog/