samedi 23 décembre 2017

A moi le lac, la neige et la lave !

Après plus de onze heures de trajet, ma première nuit dans un « bus », dans un car, m’éloignant cette fois réellement, géographiquement, de Santiago, je pose les pieds par temps frais - 5 degrés Celsius ou un peu moins à mon arrivée - dans une petite ville au pied d’un pic enneigé, d’un volcan en activité.  Il est 7h15 et je suis à Pucón, venu me frotter au Volcán Villarrica.

Je commence cette première journée en sortant une fine paire de gants avant que ne me tombent les doigts en stalagtiques, et en croisant une charrette tirée par un cheval, chargée de rondins de bois, s’en allant sans doute réchauffer d’autres doigts, sur ma route vers l’auberge, délicieusement rustique, fraîchement colorée, familièrement confortable, dans laquelle je dépose ma carapace pour 3 nuits.  

Sans gants ni doudoune ni pull ni écharpe ni gilet, étouffant presque en t-shirt et jean, car rejoint par plus de 25 degrés de soleil en journée, je sors parcourir à pied cette ville balnéaire et volcanique, à l’évidence très touristique de par ses multiples petites boutiques et ses nombreux cafés et restaurants, de fausse simplicité.  Balnéaire et volcanique car en plus du volcan, du ski l’hiver, du rafting en rivières, Pucón est un des villages entourant le lac Villarrica.  Aux collines côtières, aux berges rocheuses et aux quais, s’ajoutent des plages au sable noir, poussière de roches volcaniques, au bord desquelles quelques luxueux hôtels se sont posés.


Chanceux d’arpenter les rues (essentiellement résidentielles) de Pucón et les berges du lac avant que ne débute la haute saison, je termine mon après-midi en compagnie d’Ivan, jeune boute-en-train Colombien parcourant l’Amerique Latine en se posant travailler quelques mois à tout endroit qui lui plaît et à qui il saura plaire.  Une balade dans une nature verte sur pilotis naturels, un bain, comme un ver, dans le lac très clair, très pur, surtout très froid, et un coucher de soleil d’un autre côté de ce même lac, d’où on voit le grand pic blanc prendre des teintes roses orangées, avant que ne se noie ici quotidiennement, la boule de feu bien aimée.

Le matin, juste après mon arrivée à l’auberge, à l’heure du petit déjeuner, j’avais longuement échangé avec mon alter-insulaire, Mark, grand, sec, fin et tendre, au verbe facile, au regard joueur, photographe aventurier*, imbibé de nature, grand voyageur, rêveur comme les îles savent en faire.  Mark est de l’île de Man.  Il vient d’un point sur la partie Nord de la mappemonde, où il fait gris, où il fait froid et où il ne neige même pas.  Je viens d’un point sur la moitié Sud du globe, où le ciel est bleu, où il fait chaud et où lagons et rivières sont d’agréables bains quotidiens.  Nous avons surtout en commun un zeste, un grain, une fibre, que j’ai du mal à nommer, et qui, en trois jours, nous liera agréablement.

Nous nous retrouvons l’après-midi, nous racontons nos journées respectives.  Mark était allé en bus, en stop, et à pied, mirer quelques grandes chutes d’eau, sur un sentier dans la forêt.  Je prévoyais de louer un vélo pour la journée du lendemain, sans savoir où aller, et le voilà qui m’offre un alléchant itinéraire.  Cela fait partie de la magie du voyage : ne pas savoir où l’on sera le lendemain, ce que l’on fera, mais avoir la certitude qu’on sera, qu’on fera, et que ce sera intensément vivifiant.

Chutes et saltos à vélo

C’est avec grand appétit que j’enfourche, comme à chaque fois que j’en ai l’occasion depuis le debut de ce voyage, le vélo qui deviendra mon meilleur ami pour la vie, pour la journée.  Je sors de la ville, parcours la campagne, emprunte quelques sentiers, jusqu’au grand sentier dans la forêt.  Une chaîne de bosses sur cailloux réveille le long de quelques kilomètres des muscles endormis depuis maintenant trop de jours.  Et puis arrive le sentier vers la première cascade, Salto Palguin.  Mark m’a dit qu’elle n’était pas la plus impressionnante mais après quelques heures à pédaler, je suis content de pouvoir commencer la partie touristique de ma sortie.

   

Je continue sur ces très beaux sentiers vides d’humain mais affluants de vert, de jaune, de violet, de vaches, de chevaux, d’arbres sages dont j’imagine le grand âge.  Et je poursuis ma conquête des autres chutes, Salto La China, Salto el Puma et le majestueux Salto el León.  

  

Cette chute d’eau de 92 mètres de haut, se précipite en force, en masse, et me rappelle les propriétés exceptionnelles des molécules d’eau, des molécules de vie, qui peuvent stagner dans une mare, s’évaporer vers le ciel, se marier en nuages, se souder en glace, se disloquer en flocons, se granuler en neige, danser en marées, et ainsi chuter, librement,  avec force, hargne, puissance, toute-puissance.  El León atterrit non pas dans son bain, dans un lac, dans un point d’eau, mais sur un gros rocher incurvé, vert de mousse, éclaboussant tout reflief de nature alentour et se frayant dans ce rocher, une autre petite chute vers une rivière d’un bleu profond, à la surface un peu plus apaisée.

Qu’il vente, qu’il neige ou qu’il « lave »...

Deux jours plus tôt, des trekkeurs avaient dû rebrousser chemin à deux-tiers d’ascension du volcan, non pas à cause de son émanation de gaz ou d’une activité suspecte, mais à cause du vent, soufflant trop fort ce jour là.  La météo est plus clémente aujourd’hui.  Il devrait venter mais pas trop et il ferait, relativement, à peine un peu froid.



Les conditions annoncées se confirment au fil de ce trek en groupe, organisé.  J’ai la chance d’être dans un petit groupe - nous sommes 6  + guides accompagnateurs - assez rapide.  Notre guide chef de fil respecte notre pas et nous fait avancer plus rapidement que les autres groupes, en zig-zaguant dans la neige, traçant une voie rapide à côté de files, pour la plupart plus longues, des autres groupes de trekkeurs.

Au fil de la prise d’altitude, malgré le vent qui me gèle le bout du nez, mes yeux dégustent la vue qui se veut de plus en plus plongeante, aussi bien sur le lac et ses villages que sur ses nombreaux pics, pour la plupart aux sommets encore blanc, se tenant bras dessus bras dessous, formant la Cordillère des Andes.

A un peu plus de 2800 mètres d’altitude, nous atteignons un magnifique « mirador », le sommet du volcan Villarrica, offrant un point de vue de choix sur d’autres sommets voisins et encore d’autres sommets, et encore d’autres, à perte de vue.  Nous sommes sur le cratère, au premier rang pour entendre grogner le volcan, voir de plus près ses émanations que l’on aperçoit d’en bas comme un fin nuage de fumée.  Nous voyons des roches voler.  Après quelques minutes, le volcan décide de nous offrir le plus beau de ses tours en spectacle.  Un premier jet de lave, un vermillon intense, une vague de chaleur.  Et puis un second, pour encore mieux l’admirer, l’apprécier, l’applaudir. Sur-réellement tellement vrai, encore.


La descente se fait à la luge.  Et le long de ses longues glissades enneigées sur la flanc d’un volcan, au-delà de l’agréable retour aux sensations euphoriques de l’enfance, au-delà de cette savoureuse madeleine parmi les autres que je déguste quotidiennement, au-delà de tout cela, de toutes ces joies, je lève la tête et je la vois.  La Cordillère.  Je fais de la luge sur le flanc d’un volcan, avec en face de moi, un paysage d’une précieuse splendeur.  Et je vis.  Et j’apprécie.


Il me semble que l’émerveillement ne prend jamais de vacances, en voyage.  Les trois jours plutôt sportifs à Pucón, entre le lac, les chutes, la neige et la lave, s’achèvent par un doux après-midi aux côtés de mon alter-insulaire, grand frère de l’autre hémisphère, pieds nus dans l’herbe sur le toit, bouteille et verres de vin calés dans les chaussures, à nous raconter nos vies, comme à chaque belle rencontre, à me nourrir de ses expériences de voyage, à contempler le soleil de ses reflets, fidèlement roses orangées, sur les collines, les rochers et les montagnes.


🎧 A écouter — musique associée à ce billet :


*pour voir quelques œuvres photographiquess de Mark : www.mbimagery.co.uk
Et ses photographies fraîchement réalisées en Patagonie : www.mbimagery.co.uk/new-blog/
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mardi 19 décembre 2017

¿De donde eres?

Une question

- D’où es-tu ?

La question initiatrice d’échanges, de conversations, de relations, parfois d’amitiés, posée souvent en espagnol ou en anglais, quelques fois en français, m’a projeté au centre d’un lot d’amusantes, d’interpellantes, d’intéressantes situations en à peine quelques jours, me confortant dans le choix de nom de ce blog, Soy Mauriciano (je suis Mauricien).

Il y a ceux d’ici, les Chiliens d’abord, qui, à quelques exceptions près, n’ont jamais entendu parler de cette Isla Mauricio - et c’est normal ! -, qui s’en sentent souvent, étonnement, gênés, et qui me demandent parfois si elle fait partie du Chili.  Il y a ceux des alentours, les Brésiliens, les Argentins, leaders de la communauté des voyageurs Sud-Americains, qui, pour la plupart, en ont déjà entendu parler mais qui ne se seraient jamais imaginés un jour rencontrer un Mauricien, en vrai.  Il y a tous les Européens surpris de trouver un habitant de cette île carte postale, destination de lunes de miel, qui voyage, surtout jusqu’ici.  Les français, en général, sont un peu moins troublés.  Mais beaucoup de francophones le sont de se rendre compte que l’île Maurice ne fait pas partie du territoire français, plus depuis deux siècles.

J’ai commencé ce voyage il y a un mois et demi, et je ne suis pas encore las de répondre à cette question, curieux à chaque fois des réactions que peut susciter ma réponse.

Une réponse

- De très très loin d’ici...

Ma réponse commence à la manière d’un conte de fées, « d’un pays très très loin d’ici ».  Ce sont les Valparaisiennes de l’auberge de jeunesse où j’ai, par plusieurs fois prolongé mon séjour, qui me l’ont fait remarquer, habituées à m’entendre présenter mon île encore et encore.  Et elles enchaînaient, « et son pays, c’est vraiment un conte de fées ».  Elles ne comprenaient d’ailleurs pas pourquoi j’avais quitté une île pareille pour venir visiter leur pays.

Très vite, j’ai dû apprendre la superficie de l’île, 2040 km2.  J’en connaissais déjà la population, 1,3 million.  J’ai dû faire le calcul du nombre d’heures de vol cumulées jusqu’au Chili, 19 heures. 



Des réactions 

-  C’est tout près de Haïti ?

-  Tout près des Canaris ?

-  Dans les Caraïbes ?

-  Oui mais ça fait partie de quel pays ?

Marco, chauffeur Uber, m’emmenant de la station de bus à l’hostel, dans une circulation un peu bouchonnée, a les yeux rivés sur son téléphone.  Il cherche le drapeau, la devise, des photos de l’île, me les montre avec des grands yeux pour me demander si c’est vraiment comme ça, en vrai de vrai, «  ¿en serio? », loupe les feux verts, se fait klaxonner, continue ses recherches.  L’aéroport, si grand, si moderne, l’indépendance, le président, « ah, c’est une présidente ! ».

Marcela a déjà rencontré un Mauricien, une fois, ici même au Chili, dans un rayon de supermarché. Il était garde du corps du président de la République, venu pour un sommet.

La chanteuse folklorique d’un petit restaurant en sous-sol à Valpo  qui demande en debut de dîner musical la nationalité de la dizaine de clients présents, fait de moi le fil rouge de la soirée.  A chaque nouvel arrivant, elle me présente : « nous avons un visiteur de l’île Maurice, vous connaissez ? Il parle espagnol en plus ! »  Et des visiteuses de Santiago, venues pour le week-end, demandent :

-  Et comment il s’appelle ? (Elles se retournent) Comment vous vous appelez ?
-  Amilcar
-  Ah, j’en ai déjà rencontré un, une fois.  C’était un Péruvien. Bienvenue Amilcar !

Elles se rapprochent ensuite pour poursuivre les présentations.

Aux autres pauses entre les chansons, cette douce musicienne chanteuse, accompagnée par son conjoint musicien chanteur, habité de la même douceur, de la même magie, raconte la population mixte venue d’Europe, d’Asie et un peu d’Afrique, de ce petit pays, où il fait toujours beau.  Elle raconte qu’il y a très longtemps, elle a rencontré une Mauricienne, charmante, gentille, très belle, la Miss Mauritius d’alors, venue pour un concours Miss Monde.

Un des fils de Javiera travaille sur des bateaux.  Il a fait une traversée sur l’ocean Indien il y a quelques mois.  Il s’est arrêté à l’île de La Réunion et à l’île Maurice.  Elle me montre le petit paquet de quatre épices emballé de feuilles sèches, que l’on trouve dans quelques supermarchés, dans toutes les boutiques touristiques, avec « île Maurice » inscrit.

Arturo a travaillé la moitié de sa vie dans les mines.  A 25 ans, je ne sais pas vraiment dans quel contexte, on lui a montré une vidéo de cette île qui n’avait rien, pas de ressources, pas d’or, pas de pierres précieuses, pas de minéraux, mais qui avait su partir de rien pour s’enrichir du tourisme.  Il a l’air de très bien se souvenir de ce petit film qu’il me raconte en m’expliquant le développement économique de mon pays, de l’agriculture au tourisme en passant par l’industrie du textile.  Une vidéo d’inspiration au développement personnel, d’incitation à la productivité, qu’il a pourtant vue il y a 29 années de cela.

Raphaël a rencontré un Mauricien il y a quelques semaines à peine, en Australie.  Aurore y a fait un saut en couch surfing après s’être arrêté un moment à La Réunion.  Yvonne rêve d’y aller au moins une fois, pour y faire de la plongée.  Georgi a connu un Mauricien à l’université. Esteban aussi.

Paola, Colombienne vivant et travaillant en Patagonie Chilienne, avait hâte de me rencontrer.  Elle n’en revenait pas d’avoir lu « Mauriciano » sur ma fiche envoyée par email.  Elle avait travaillé quelques années sur des bateaux de croisières.  Elle y a connu des Mauriciens. « Il y a beaucoup de chefs Mauriciens sur les bateaux. »  Elle avait une meilleure amie Mauricienne, Stéphanie.  Et de bons souvenirs avec Stéphanie.

Felipe et Gustavo, brésiliens devenus des camarades, wingmen mutuels en soirées, mes coachs en chorégraphies pour le carnaval de Rio, après m’avoir appris la prononciation brésilienne de mon prénom, ont décidé de m’appeler Mauricio.  Mauricio, comme Maurice, est un prénom.  Il est beaucoup plus commun, un peu moins désuet, un peu moins connoté « à la bonne-franquette », par ici.

Mauricio, pierceur/tatoueur, est allé annoncer à tout le studio qu’il avait une île tropicale à son nom.

Mauricio, responsable de magasin de vêtements et accessoires pour la montagne à Puerto Natales, connaissait l’île Maurice.  Sa femme a le prénom d’une île du Chili que je n’ai pas retenu.  Ils ont appelé leurs enfants Francia et Israel.  Ils se font une famille mappemonde.

Il y a les premières fois.  « C’est la première fois que nous recevons quelqu’un de l’île Maurice dans cet hostel, dans ce parc, dans cette réserve, dans ce musée. »  A la fin de ma visite du Musée Violeta Parra, l’hôtesse qui m’avait accueilli à l’entrée, s’est réjoui d’annoncer, à ses collègues et à tous ceux présents dans le hall d’entrée, que le musée venait de recevoir la visite de quelqu’un de l’île Maurice pour la première fois en 2 ans d’existence.  J’ai fait une sortie sous applaudissements...  Serait-ce un petit pas pour Amilcar mais un grand pas pour sa nationalité ?

Ajoutant l’île Maurice sur la mappemonde du Refugio Chileno, à Torres del Paine, au cœur de la Patagonie.

Et puis surtout, très souvent, et c’est merveilleux, cet échange donne à mes interlocuteurs des étoiles dans les yeux, de s’imaginer cette petite île de l’Afrique orientale, aux cultures plurielles, de voir les photos de cette île paradisiaque, aux plages magnifiques, aux montagnes minuscules mais aux formes interpellantes, de voir les couchers de soleil, les levers aussi, de découvrir mon voyage, mon expédition, comme si ma géo-localisation d’origine me rendait plus aventurier que d’autres voyageurs, comme si le fait de voir un gars d’une si petite île, pommée, non-privilégiée, venir explorer un grand continent si loin de chez lui, leur connectait à  leurs propres envies intrépides, à leurs sages folies, à leurs rêves, eux aussi.

Soy de Isla Mauricio.  Je suis de l’île Maurice et, comme beaucoup de Mauriciens qui voyagent hors des pays amis habitués, j’ai souvent le sentiment d’être une sorte d’ambassadeur de ce pittoresque caillou volcanique, poussière sur le globe, au milieu de l’océan Indien, à la droite de Madagascar, pas très loin de l’Afrique du Sud.  Et au vu de l’intérêt suscité chez mes interlocuteurs, du nombre de recherches internet ayant découlé de mes rencontres, des multiples promesses de ceux ayant trouvé en ma personne une bonne raison d’ajouter cette destination à leurs prochains projets de voyage, je commence à me dire que je mériterais d’être sponsorisé par l’Office du Tourisme de l’île Maurice.


🎧 A écouter (et voir) — musique associée à ce billet :
Desencuentro (ft. Soko) — Residente
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mardi 12 décembre 2017

Dans les parcs de Santiago

Les premiers, d’inspiration française, se sont posés le long de la rivière Maipo, « fleuve » principal traversant la capitale.  D’autres ont suivi et prolongé ces pionniers.  D’autres encore se sont installés en perpendicularité.  Les parcs de Santiago ont connu les beaux jours, les jours remplis, les jours heureux, les jours bruyants, les jours de terreur aussi, les jours déserts, les après-midi de silence, les soirs de couvre-feu, les trafics, la nuit mais pas que, de corps, de substances, et puis la vie, à nouveau, différemment. Ils apportent une forme de douceur, de fraîcheur, de chair à cette grande ville très fonctionnelle.

Dans les parcs de Santiago bourgeonnent des petits parcs, des terrains de jeux, pour les plus petits et pour les plus grands.  On y voit quelques sportifs du matin, qui courent ou qui pédalent.  Il y a les nombreux sportifs du soir, qui s’étirent, qui se musclent, qui défilent, en solitaire ou en groupe, certains en musique dynamique.  Il y a les acrobates, les acro-brancheurs, les slackliners, les escaladeurs, les « pirouetteurs », virevolteurs, sauteurs, sur leurs skateboards ou sur leurs rollers.  Tous, transforment les parcs, pour quelques heures, en salles de sport à ciel ouvert.  On y trouve aussi les « aérobiqueurs », les « zumbeurs », les « salseurs », ces danseurs en plein air, autres sportifs à leur manière.

Dans les parcs de Santiago fleurissent les commerces, quelques cafés, presque-pubs, librairies, de la vente à la sauvette surtout, de la vente de tout.  Les sandwichs déambulent aux côtés des biscuits alfajor, des glaces, qui se consomment aussi bien par temps chaud que par temps froid, des barbes à papa, du popcorn au maïs caractéristique d’ici, des churros, des friandises, des bouteilles d’eau et des bières, canettes cachées dans des sac à dos.  A un angle de rues, des empanadas, des churrascos, des completos, côtoient des gadgets électroniques, des bijoux d’artisanat hippie.


Dans les parcs de Santiago, vivent les chiens de Santiago, aux mille visages, aux doux pelages, aux relativement grands gabarits, errants mais aimés car aimants irrésistiblement attirants, par leur compagnie doucement amicale, joyeusement ludique ou paisiblement réconfortante.

Dans les parcs de Santiago, on ne croise pas un peu mais beaucoup de pololos et pololas* passionnés, garçons et filles, hommes et femmes, qui s’effleurent le bout des cils, le bout du nez, le bout des lèvres, qui se bécotent, qui se roulent des pelles, qui s’embrassent, blottis dans l’herbe, suspendus aux arbres ou assis sur les bancs.  Car dans les parcs de Santiago, il suffit de s’allonger, de regarder vers le ciel puis de se regarder dans les yeux, pour s’aimer, pour tomber amoureux ou retomber, encore un peu.  

Dans les parcs de Santiago, où volent des fumées d’herbe sans tabac, retentissent bien des musiques, des klaxons, des chants, des guitares grattées, des synthétiseurs, des orgues, des violons, pop, folkloriques ou classiques, à toutes heures de la journée.

Le long des parcs de Santiago, on a parfois vue sur les immeubles, parfois sur les collines, souvent sur la rivière grise de minéraux volcaniques, marron d’autres déchets.  Ainsi, le long des parcs de Santiago se dessine la stratification sociale de la ville et sa compartimentation, l’architecture change, les maisons rapetissent, se resserrent, se rapprochent , s’afessent, s’assombrissent, les visages aussi.

Lorsque tombe la nuit, que vibrent les bars, que grondent les restaurants, que se réveillent les boîtes de nuit, à l’heure des carretes*, les parcs de Santiago se transforment en zones de transits, en points de rencontres, en hôtes de « before », en repères de débuts de soirées plus ou moins arrosées, pour toute une jeunesse, d’ici ou de passage, plus ou moins active, plus ou moins employée. 


 
Avant que ne se lève le jour, que ne se décrasse le soleil, avant que les vendeurs de petits pains, de jus de fruits et de cafés ne viennent parsemer les allées les plus fréquentées en début de matinée, avant l’heure de la caña**, lorsque se profile à peine la fin de la nuit, que l’heure limite a sonné, contraignant les boîtes de bruit à fermer, les parcs de Santiago se remplissent de nouveau, le temps de courts arrêts, de transits, encore une fois, avant que leurs visiteurs ne se quittent, prennent des sentiers divergeants ou décident de prolonger la soirée, de se suivre l’un l’autre, à pas convergeants.

Et le dimanche après-midi,  lorsque les bureaux verrouillent leurs grandes portes vitrées, que les boutiques baissent leurs volets, que les rues se vident, que le brouhaha de la ville s’évapore, qu’on prendrait Santiago pour morte, les parcs de Santiago vivent encore.  Les enfants, les parents, les familles, les groupes d’amis, les amoureux, les musiciens, les marchands, les sportifs, les contemplatifs, les silencieux, les tapageurs, les gais, les tristes.

Dans les parcs de Santiago, le vacarme cesse, se disperse et laisse place à un autre, incessamment.



🎧 A écouter — musique associée à ce billet :
Baila Conmifo (ft. Luciana) — Juan Magan


*Chilenisme : petits amis et petites amies
**Chilenisme : gueule de bois
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mercredi 6 décembre 2017

Je suis devenu un aventurier ! (suite et fin)

Jour 2 - Coups de pouce jusaqu’aux Baños Morales 

Le sac sur le dos, correctement équipé, la cartographie dans la tête, un délicieux petit déjeuner dans le ventre, je quitte l’hostel pour la première étape de ma conquête de la Cordillère : arriver au village dans les montagnes d’où commencer la véritable ascension.  Le seul bus qui y va est de service aller les vendredis et de service retour les dimanches.  Nous sommes mercredi.  Il me faut me débrouiller autrement.  

(Si vous l’avez ratée, lisez la première partie de ma première Aventure Andesque par ici.)


Je prends le bus qui peut m’avancer le plus possible en matinée, jusqu’à San Gabriel, village situé  un peu après le village central du Cajón.  De là, mon sac, mon pouce et moi sollicitons chaque véhicule qui passe, jusqu’à ce que, las d’une quarantaine de minutes inconcluantes, je me décide à solliciter mes pieds pour avancer et faire le temps passer.  Et puis, finalement, un monospace me récupère du bord de la route et m’avance de quelques kilomètres et de quelques petits mètres d’altitude jusqu’à El Romeral.  Mon premier bon samaritain, pourvu de quelques notions de français acquises lors d’un voyage sur une berge hexagonale de la Méditerranée, me dépose avec un « au revoir et bonne chance ».  Il me faudra surtout de la patience.  Le prochain à me prendre à ses côtés, un poids lourd, mettera près de deux heures à pointer le bout de son porte-à-faux.  Il me laisse à un virage au milieu de nulle part.  

Il est 14h30.  Plus j’avance, plus la route se vide.  Je sors mon déjeuner, me cale à l’ombre, sur mon sac, et me restaure.  Je suis rejoint par un vieux guaso (cowboy chilien) au jean raccommodé, au chapeau fatigué, à qui je raconte ce que je fais ici, d’où je viens, où je vais.  Il me raconte un peu sa vie, ses aventures, ses chevaux.  Et puis arrive le seul bus de la journée qui monte dans les montagnes.  Il s’arrête au village El Volcán.  Je suis sur la Cordillère, flanc de montagne rocheuse à ma droite, rivière et autre flanc de montagne à ma gauche.  La route est longue et déserte.  

Je marche. Google me dis que j’en ai pour plus de 5 heures jusqu’à la sortie qui mène au village où je souhaitais me poser, d’où commencera l’ascension du glacier.  Je sais que Google sous-estime souvent mon pas mais j’en aurais quand même pour au moins 4 heures.  J’espère être pris en stop.  Sinon, dès que le soleil baissera, il me faudra m’arrêter et camper, quelque part entre les rochers, face aux bœufs, aux côtés des cabris, non loin des chevaux. Et s’arrête le poids lourd qui m’emmène jusqu’à la fameuse sortie, petite bretelle rocailleuse, vers ma destination, Baños Morales, non sans quelques sensations fortes sur cette route sinueuse et ascendante comme peut l’être une route dans la montagne.

L’aventurier



Il y a un panneau qui indique ceci : « si vous ne savez pas vous occuper de / faire attention à la montagne, vous n’êtes pas le/la bienvenu(e) ».  Je souris.  J’y suis.  A gauche, quelques mètres plus haut, je découvre des reliques d’un village, quelques maisons désertées, un terrain où camper, des sortes de petites boutiques, toutes fermées.  Je continue encore quelques pas avant de me poser, histoire d’identifier le tracé que j’emprunterais le lendemain à la conquête du glacier San Francisco, Monumento Natural El Morado.  J’arrive presque à l’entrée du sentier, début du trek, fermé depuis des mois, suite à de grosses avalanches durant l’hiver, et qui ré-ouvrirait le lendemain, jeudi, jour prévu de mon trek.  Oui, il n’y a pas de hasard.  Mes hôtes de l’auberge l’avaient appris aux informations le lendemain de mon arrivée et me l’ont annoncé avec joie et émerveillement, pour moi.  

Juste avant l’entrée, je vois deux hommes, grignotant et discutant sous la varangue d’une petite boutique.  Je les salue.  Nous échangeons.  L’un est le propriétaire, d’une bonhomie complètement attendue d’un être qui vit ici toute l’année, à plus de 1800 mètres d’altitude, dans un village quasi désert sur la Cordillère, Miguel.  Il me propose de visiter une chambre en haut, qu’il peut me louer pour la nuit.  L’autre est un aventurier Chilien vivant sur l’Isla Mujeres au Mexique, petit entrepreneur touristique autodidacte, de passage sur son territoire natal le temps d’être de nouveau en règle pour regagner « l’île aux Femmes » Mexicaine, Gustavo.  Il me propose de le rejoindre pour une balade à cheval dans une quinzaine de minutes.  

Je monte dans la chambre, je pose mon sac, me dégourdis les épaules et les hanches, me rince le visage à l’eau glacée provenant de rivières de glaciers, descends laisser mon téléphone à Miguel, pour qu’il me le branche et le recharge, et je suis Gustavo, vers les chevaux.

  Gustavo, un rocher avec trace de fossiles dans la main

C’est dans un immense pré, à vrai dire, toute une vallée, sur une montagne, entre les montagnes, que vivent ces chevaux.  Le propriétaire, nous ayant repéré, descend de sa colline à cheval. Il va nous chercher deux juments.  Cela pourrait prendre des heures pour mettre la main sur ne serait-ce qu’un(e) dans cette vallée.  Mais il a sa technique.  Il les suit et les conduit jusqu’à la rivière et les ramène vers lui, de là-bas, pour les harnacher.  Deux belles juments.

Un pied dans un étrier artisanal fermé, qui semble venu de temps passés, puis l’autre, de l’autre côté.  Nous allons escalader un bout de montagne à cheval, pour visiter une ancienne mine de Quartz, dans la montagne. Notre guaso nous accompagne au début puis nous laisse, seuls, après quelques recommendations : « à chaque point d’intersection, à chaque fourchette, vous allez vers le haut.  Au pire, les juments connaissent le chemin ». Il nous indique le parcours du retour et, pareil, au pire, elles connaissent le chemin.  

Nous voici partis sur de sinueux, vertigineux, rocheux et rocailleux sentiers sur le flanc de la montagne.  Mes cours d’équitation m’auront servi à cela. Survivre, sans trop d’adrénaline, avec une bonne assiette, à dos de jument, sur la Cordillère des Andes.  Nous visitons la mine toute sombre, nous amusons à nous faire peur, à imaginer tout ce qui y a été vécu, ressortons, nous dirigeons vers une magnifique chute d’eau dans le creux de cette montagne.  Nous redescendons.  J’inspire ce lieu très fort, à pleins poumons, tente d’imprimer, de graver en moi cette vue à 360 degrés et aux multiples dimensions, avec le soleil qui prépare son coucher.  

La jument de Gustavo s’emballe, elle se met toute seule au galop.  Il s’apprête à la ralentir lorsque je demande le galop à ma jument.  Et nous nous aventurons tous deux dans cette vallée, au galop, comme deux vrais guasos.  Gustavo m’interpelle, « regarde ! ».  Il pointe du doigt un objet immense planant dans le ciel...

- Un condor ?
- Oui, c’est un condor ! C’est beau hein ? Impressionnant, oui ?

Et ici, à cet instant précis, je ressens tout ce que je suis. Je réalise, tout mon être aussi, que je suis ici, dans un cadre à l’énergie indicible, avec une vue im-pre-nable, en compagnie admirable, ayant suivi un inconnu un quart d’heure après l’avoir salué, sur une montagne au cœur de ce Cajón dont j’ignorais tout, absolument tout, il y a une semaine à peine. Je suis ici, à trotter, à galoper, librement, sur cette jument des Andes, aux côtés de mon compañero de cette fin de journée, à mirer un magnifique condor voler au-dessus de ma tête. Je suis ici par ma confiance entière en l’enchaînement naturel de circonstances, d’étapes, de rencontres, d’évènements, que voulait bien m’offrir ce voyage. Je suis ici et ici, à cet instant précis, je me sens entièrement aventurier. Et ici, je suis devenu un aventurier !


 

Je suis ici et ici, à cet instant précis, je me sens entièrement aventurier.

Nuit magique sur la Cordillère

Nous sommes rentrés nous reposer, nous restaurer. Et à 21h et quelques, Gustavo me propose de l’accompagner dans son rituel nocturne, sur un immense rocher, loin des habitations désertées, au milieu des montagnes, avec son bol tibétain et sa musique de méditation tibétaine.  Nous passons plus de trois heures sur ce rocher.  La première à parler, à converser, à rigoler, à nous raconter, à échanger. Les deux autres, dans notre silence, à laisser parler un ciel rempli d’étoiles.  Je n’en avais, je pense, jamais vu autant, brillant, scintillant, filant, nous enlaçant de toute leur lumière.  Rien pour nous perturber, allongés sur ce rocher, si ce n’est, par moments, les phares lointains de poids lourds faisant le va et vient entre les mines.

Je ne sais pas quelle est la température extérieure mais j’ai quatre couches de vêtements sur la peau et je me rends bien compte qu’il ne fait pas très chaud à chaque fois que j’ai la mauvaise idée de sortir les mains de mes poches.  

Nous rentrons un peu après une heure du matin.  Je me couche et je dors, comme on dort après une épuisante journée de « stop » sur une route interminable, comme on dort après un fabuleux après-midi aventurier à dos de jument, comme on dort après une soirée magiquement étoilée au cœur des montagnes, comme on dort en altitude, à cœur léger, à vibration élevée, à poings fermés.

Jour 3 - San Francisco, Monumento Natural el Morado, mon premier glacier

Réveil matinal.  Je préfère l’hygiène sèche des lingettes pour bébés au filet d’eau glacée des rivières de glaciers, coulant d’un maigre tuyau en métal. Des œufs brouillés par Miguel, mon bout de pain à la farine complète de la supérette de San José de Maipo, une banane, un thé.  Et je m’en vais.  

Je suis le premier à faire la ré-ouverture du sentier après sa fermeture avalancheuse.  Il fait chaud lors de toute la première partie.  Je croise une végétation douce, des chevaux, encore, si haut, des oiseaux aux voix exotiques.  Je m’arrête un moment et ils se rapprochent, les oiseaux, les insectes.  Le reste de la Nature m’a repéré, son fils venu d’autres terres fertiles.  C’est un peu comme si le glacier attendait mon arrivée.  Je marche des heures, croise les lagunes, sautille sur plus d’un kilomètre de petites roches instables ramenées par les avalanches et les éboulements, foule la neige pour la première fois, rajoute une couche de vêtements, remonte la fermeture éclair, ralentis le pas dans les granules de glaçon, et j’arrive, seul, au sommet du glacier San Francisco au Monumento Natural el Morado.  Tout y est intensément beau.  J’ai une vue sur le Chili et sur l’Argentine.  Il vente.  Il fait un peu froid.  Je ne m’y attarde pas, redescends quelques pas et me pause pour déjeuner, seul, sur un glacier, sur la Cordillère des Andes.  Sur-réellement, tellement vrai.



Les hormones du bonheur, l’altitude, la fatigue, l’euphorie.  Je redescends en glissant sur les blocs de glace, les parcelles de neige, en sautillant de nouveau sur les roches instables et, en entonnant, à haute voix, je ne sais trop pourquoi, un refrain de James Blunt, que mon cerveau extirpe de son contexte initial et que mon corps, que mes pores, que chacune de mes cellules se ré-approprient :
And if this is what we’ve got
Then what we’ve got is gold
We’re shining bright and I want you
I want you to know
Je redescends jusqu’aux Baños Morales, je ne m’y arrête pas.  Je salue Gustavo à qui je tente de transmettre comme je peux et rapidement ce que je viens de vivre.  Il me dit de revenir voir les étoiles ce soir si je n’ai pas de chance sur la route.  Car si je ne m’arrête pas aux Baños Morales, c’est pour reprendre la route tout de suite et espérer rentrer au Manzano le soir même.  Il m’aura fallu près d’une heure et demi de marche sur la route avant d’être accueilli une première fois dans la benne d’un 4x4, puis sur la banquette d’un autre, dont son chauffeur Arturo et sa copilote de copine Bernardita me feront visiter quelques parcs et collines par de pittoresques chemins de terre tout l’après-midi, avant de me déposer au village San José de Maipo, d’où je prends un bus jusqu’au Manzano.  J’arrive à l’hostel et, avant de poser mon sac, de regagner ma chambre, de souffler, je me précipite sur les escaliers, raconter mes deux jours merveilleux, ma nuit magique, mon ascension légère, le sommet du glacier spectaculaire.


Jour 4 - L’Embalse el Yeso

Je quitte le Canyon le jour suivant, me faisant récupérer au Manzano par un car d’excursion venu de Santiago, pour nous amener visiter l’Embalse el Yeso.  Et c’est vrai qu’il est beau cet Embalse, c’est vrai qu’il coupe le souffle.  Il est d’un bleu qui réussit la prouesse d’être chaud et froid à la fois, protégé par de rassurantes montagnes, par de merveilleux glaciers.  L’excursion correspond tout à fait à ce que je m’étais imaginé : après 40 minutes d’autonomie et de promenade autour de l’Embalse, nous sommes tous réunis au son du reggaeton, autour d’une tablée de fromages et de vins, à faire des photos.  Un par un d’abord, son verre à la main, puis en groupe, puis avec les drapeaux, puis avec les verres, puis à trinquer.  J’ai cependant le bonheur d’avoir été suffisamment nourri par cette Nature pour ne pas être heurté par ce cirque d’humanité typique, qui en ce jour, m’aura été sympathique.


La journée a l’Embalse a été, en quelque sorte, une douce transition avant de regagner la folie de Santiago, après quatre nuits, riches, magiques, belles, et les journées qui vont avec, dans ce Cajón del Maipo, canyon de la fertilité, qui m’a confirmé, de manière agréablement assourdissante, que j’avais fait les bons choix, en suivant de tout temps cette petite voix, cet instinct, cette intuition, cette autre forme d’intelligence, pour arriver là, dorloté, entre ses bras.


🎧 A écouter — musique associée à ce billet :
Clásicos de la música Andina — Divers artistes

Et pour se remémorer/découvrir la mélodie du refrain de la descente du glacier :
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dimanche 3 décembre 2017

Premier rencard avec la Cordillère (1ère partie)

La Découverte

Il est impossible, lorsqu’on se trouve à Santiago du Chili, de faire fi de l’impressionnante, interpellante, narguante Cordillère des Andes et ses sommets enneigés toisant la ville et ses immeubles en toc, tranchant de leur majestuosité la frontière entre ce pays si étroit, si étiré, et sa large voisine, l’Argentine. Après avoir virevolté quelques jours du côté occidental de la capitale, entre les collines colorées, les allées de palmiers et le Pacifique, à mon retour à Santiago, je me suis orienté vers ces grandes montagnes et ces glaciers.

Maison d’adoration bahá'íe

J’entends parler pour la première fois du canyon dans lequel j’allais bientôt m’engouffrer, en suivant un Chilien jusqu’à la Maison d’adoration bahá'íe. Ce « temple Mère de l’Amerique Latine » à l’architecture d’une exceptionnelle douceur et harmonie, se situe à l'extérieur de la ville, au pied des montagnes, près de l’autoroute panaméricaine, et offre une vue panoramique sur la cité, dans un cadre naturellement simpliste, épuré, quiet. Là-bas, Samuel me parle et me montre des photos d’un réservoir d’eau de neige pittoresque, perché entre les glaciers des Andes, l’Embalse el Yeso.

La beauté de ce lieu m’interpelle. Sa proximité relative de la capitale m’intrigue. Je fais alors appel à Google, notre ami à tous, scrute la toile, les sites, les forums, les tour-opérateurs, en appelle quelques uns. Les seules offres que je trouve sont des aller-retour d’une journée à partir de Santiago. Sur un site de réservation d’hébergement, un commentaire dit ceci de l’auberge de jeunesse qui attire mon attention : bien située, près d’un arrêt de bus, parfait pour excursions déjà organisées. Les villages du canyon ne seraient donc pas suffisamment « développés » pour offrir leurs propres excursions en ligne et les seules réservations possibles me semblaient affreusement, superficiellement, instagrammement*, touristiques. Il ne m’en fallait pas plus pour abandonner toute idée de tour organisé, réserver l’auberge, traverser la ville en métro, et prendre un petit bus jusqu’au Cajón del Maipo, sans savoir ce que j’allais y faire. J’avais juste compris que je devais y aller.

Le Cajón

Je descends du bus, humant la bonne odeur d’air de la montagne et de crottins, sur le Camino el Volcán, seule longue route, sans grand mouvement humain, entourée de montagnes au-bas desquelles s’étendent de larges espaces verts où circulent assez librement quelques vaches et beaucoup de chevaux, au cœur de ce village « pré-Cordillère ». Le contraste avec les rues grouillantes de Santiago, pourtant à une cinquantaine de kilomètres à peine, est radical. Je rejoins mon hostel après un début d’ascension sur le flanc de la montagne El Manzano. Il semble désert. Juste un chien pour m’accueillir à la réception. Quelques marches d’escalier et je rencontre mon hôtesse, souriant de ce sourire vrai, chaleureux, attendrissant, son enfant dans les bras.

Cette auberge familiale est un véritable cocon dans la montagne, appartenant à un for-mi-dable couple septuagénaire et leur benjamine, et sa fille, où travaillent et logent également un couple venu du Sud du Chili et un jeune Santiaguien en stage.  Je suis le seul « visiteur ».  Le supermarché le plus proche se trouve dans le village central du Cajón. Il faut prendre un bus pour y aller. La connexion internet marche à peine, lentement. La 4G, par endroits, par moments. Un rêve. Le pied.

    

Les locataires se retrouvent rituellement à la fin de la journée pour partager le dîner autour d’une grande table. Je les rejoins lors de cette première soirée dans les montagnes. Soirée qui se prolongera par un long échange avec Pablo, guide, né à Punta Arenas en pleine Patagonie, à l’extrême Sud du Chili, venu vivre au Cajón avec sa tendre moitié, et à qui j’ai expliqué avoir envie de treks, de montagnes, de voir l’Embalse aussi, sans avoir rien prévu de précis. Alors, Pablo me raconte les montagnes, les glaciers, les lagunes, les eaux thermales, les étoiles, les sentiers, et puis l’Embalse, attraction touristique qui, bien qu’il ait de quoi plaire, n’a de quoi éblouir que les moins téméraires, et qui, tristement, semble être le seul lieu que les moteurs de recherche aient choisi de retenir de ce Cajón pourtant immensément plus riche, plus généreux.

En une soirée, Pablo me donne toutes les clés, sans un sou à payer. Je pourrais éventuellement requérir ses services de guide mais, et il insiste, je pourrais facilement m’en passer. Il me prêterait tout matériel manquant à mon attirail. Ainsi, ensemble, après deux verres de tendre Carménère** Chilien, nous étudions les cartes, naviguons sur Google Earth, identifions les repères, les routes, les sentiers, les refuges. Il me donne les clés, comme un sage qui a juste envie de transmettre, comme un amoureux des montagnes qui a juste envie de partager, comme un grand frère qui a juste envie d’aider.

Je comprends ce soir là que mon premier rencard avec la Cordillère des Andes serait une expédition en solitaire, une aventure comme je les aime, au fil des sentiers, seul, au cœur de cette immense Nature. Je ne me le serais jamais imaginé mais, fébrilement, je me délecte à cette idée. Seul, libre, de profiter de chaque instant pleinement, de construire chaque moment, à mon pas, à mon rythme, à mon gré. Ce serait cela mon premier trek sur les Andes.  Il n’y avait sans doute rien de plus évident.

Jour 1 - El Manzano

Après un épique petit déjeuner fait-maison, du fromage de chèvre des pâturages alentours au pain sortant fraîchement du four, j’entame ma première journée au Cajón par la sympathique ascension du Manzano, en agréable compagnie canine sur les deux premiers tiers du parcours. Serpentant les sentiers au sein d’une végétation endémique, traversant la rivière grise de minéraux volcaniques, tantôt contournant, tantôt grimpant sur les gros rochers secs, arborés à quelques endroits de cactus, j’arrive au sommet. 

        

A un peu plus de 1000 mètres d’altitude, par grande chaleur, sur cette montagne naine à côté de ses cousines pas si éloignées, juste suffisamment haute pour m’offrir la Cordillère en spectacle, et me donner à rêver. Je vois le volcan, les deux grandes rivières dont Pablo m’avait parlé - El Colorado et El Maipo -, dévalant les montagnes et les glaciers qui se chevauchent presque.  Depuis le début de ce voyage, c’est mon premier point de vue d’une beauté si grande, si saisissante, si émouvante. Et je me dis à cet instant qu’il augure de bien belles choses pour la suite. Cette Cordillère a vraiment quelque chose, une aura, une puissance, une énergie, que les mots ne sauraient dire.  Je le pressens déjà.


L’après-midi, je prends le bus jusqu’au village principal, San José de Maipo, charmant par sa simplicité vraie, sa petite place, ses petits commerces et ses deux autres rues principales, parallèles au Camino el Volcán, étirant ainsi la bourgade en largeur, histoire de m’approvisionner pour mon expédition qui débuterait le lendemain. Je rentre faire bouillir les œufs, parfaire le casse croûte d’explorateur, sortir les vêtements, ranger le matériel et préparer le sac à dos.  

Je me couche avec une nervosité de veille de compétition sportive, avec une foi de conquérant, avec une volonté de pèlerin, avec une fébrilité, profondément sereine.



🎧 A écouter — musique associée à ce billet :
Bouregreg — Majid Bekkas


*je me réfère, avec ce néologisme, au besoin de certains, parfois viscéral, de briller sur ce réseau social (et bien d’autres), avec la meilleure photo, au meilleur endroit.
**un somptueux vin, cépage d’origine française, que le Chili aura su mieux préserver que son territoire d’origine.


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lundi 27 novembre 2017

Un café chez Pinochet

Je suis assis dans un café. Dans un bâtiment érigé en un temps record, au temps où  le socialisme est arrivé démocratiquement au pouvoir, érigé par zèle idéologique, grâce à  un appel national lancé aux mains ouvrières de ce bien long pays, érigé pour accueillir le reste du monde le temps d’une conférence confiée par les Nations Unies, érigé pour montrer à ce monde la grande force d’ici, des petites forces réunies, incarnation des beaux jours d’Allende.

Je suis assis dans un café devant un « americano » et un « brauni ».  Il me fait sourire.  « Brauni ». Mot emprunté que l’on aurait pu traduire, que l’on aurait pu raconter, que l’on aurait pu réinventer, dont on a préféré, dans ce café, conserver la phonétique, que l’on a préféré, en quelque sorte, translittérer, « brauni ».  Un coup de fourchette en ce lieu, autrefois réquisitionné et occupé par Pinochet, transformé alors en ses premiers quartiers, ostentatoirement grillagés et gardés, avant qu’il n’aille s’installer à quelques pas, au palais présidentiel de la Moneda, transformant son nouvel antre en lieu de tortures, entre autres, paraît-il.




Je suis assis dans un café au milieu d’un centre culturel, né de cendres douloureusement crasseuses, de ruines incendiées, accidentellement, ou par « la force des esprits » autrefois persécutés, selon certains qui y cherchent sans doute, qui y trouvent peut-être, un signe réparateur, en l’absence de politiques réparatrices.  Au milieu d’un centre « des arts, de la culture et des personnes », au nom évocateur qui dit toute son ambition, Gabriela Mistral, celle qui a osé écrire l’amour comme peu ont su le faire, au nom exorciseur, insuffleur de profonde légèreté.

Je revois Marcela qui se souvient encore et qui, hier, me racontait ces horreurs du passé, sa peur devant cet effroyable immeuble aux gardiens armés, aux impressionnants escaliers, sa mère qui traversait la rue à chaque fois qu’elles devaient passer par là.  Elle, sans doute plus en signe de résistance que d’effroi.

Je suis assis dans un café et sous mes pieds se trouve une éblouissante galérie d’arts visuels, à mes côtés, des salles, de théâtre, de projection, de conférence, des studios, de danse, d’enregistrement, une librairie, au dessus de ma tête, une bibliothèque.  Je suis assis dans ce café et je vois à ma droite des jeunes qui répètent une chorégraphie en plein air, un autre qui fait de la jonglerie.  Plus haut, sur un balcon, un étudiant filmant, de son petit matériel, le jongleur sous tous les angles.  Plus loin, vers la gauche, une bonne treintaine de jeunes filles aux cheveux fluos, en petits collants noirs et bas résilles, traversant la rue dans un sens puis dans l’autre, sous les objectifs de téléphones de deux de leurs amis.

Cette génération est née après la dictature.  Elle se réapproprie un symbole dont elle sait le passé mais ne porte pas le poids.  Et moi.  Je suis assis dans un café que, par mes cinq sens et quelques, j’essaie d’appréhender.


Le vendredi 27 octobre 2017

Café Publico 
Gabriela Mistral Centro de las Artes, la Cultura y las Personas
Santiago, Chile


🎧 A écouter — musique associée à ce billet :
Corazón rebelde — Santiago
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lundi 20 novembre 2017

Valparaíso, bohème enchanteresse

Valpo en quelques mots 




Je vous raconterais bien les couleurs de cette ville qui accueille tags, graffitis ou fresques murales sur chacun de ses centimètres carrés de surface peignable.  Je vous raconterais l’architecture de ce Patrimoine Humanitaire (UNESCO), ancien repère d’une petite bourgeoisie européenne, plus important port de transit sur les routes maritimes reliant l’Atlantique et le Pacifique au temps de la ruée vers l’or, avant l’ère du Canal de Panamá.  Je vous raconterais aussi les odeurs de cette ville crasseuse de pêcheurs, ayant sombré dans l’oubli, la pauvreté, la saleté, dépourvu de sa glorieuse, somptueuse animation, à cause de l’ouverture de ce même canal.

Je vous raconterais les sonorités interpellantes, enivrantes, de ce nouveau berceau de la vie de bohème où ceux qui peignent, jouent aussi d’un instrument de musique, chantent ou dansent, créent pour vivre et vivent pour créer.  Je vous raconterais les délicieux plats aux fruits de mer faits maison, l’allégresse des habitants, des jeunes venus insuffler une vie nouvelle, des anciens ayant résisté aux transformations, aux bouleversements à travers le temps, survivant en même temps aux caprices de ce même temps, aux tremblements de terres, aux tsunamis, aux incendies, pérennisant ainsi l’âme de ces maisons colorées se jouxtant sur 41 collines amarrées.


Je vous raconterais mes « jogging » matinaux sur les interminables escaliers, les funiculaires, les pentes qui défient les vélos à la montée mais aussi à la descente chaque année lors du Valparaíso Cerro Abajo.  Et puis je vous raconterais sans doute la vue, les vues, qui changent à chaque colline, sur les collines voisines et sur le troublant, turbulent Pacifique qui invite inévitablement à plonger dans des songes.

Je vous raconterais les balades aux côtés des mouettes qui vous réveillent chaque matin, des pélicans pêcheurs, des otaries danseuses et dormeuses.  Je vous raconterais cette transition spectaculaire le long de la côte jusqu’à Viña del Mar, riche ville voisine, située au-bas des vignes, bâtie au fil des années à l’image des villes de la côte ouest des États Unis, avec ses allées de palmiers, ses plages, son casino, ses hôtels de luxe, ses immeubles d’appartements, ses centres commerciaux.

Je vous raconterais ces rencontres, belles, simples mais si riches, si intenses et surtout si spontanées, avec ceux qui y vivent et ceux qui y passent, comme si Valpo s’était donné le pouvoir de tout décupler, en nous, par nous, entre nous.

Car au final, pour dire Valparaíso, il m’est plus facile de vous raconter les yeux qui s’écarquillent, les narines qui se braquent, les oreilles qui frétillent, les lèvres qui s’étirent en sourire, qui facilement s’enlacent, les bras qui s’ouvrent, qui généreusement s’embrassent, les pupilles qui se dilatent.  Il m’est plus facile de vous raconter le coup de foudre, le coup de cœur, le coup d’amour avec cette ville enchanteresse, au charme improbable, prenant, stimulant, au charme hors du temps.






🎧 A écouter — musique associée à ce billet :


Valpo en quelques images

Je vous conseillerais de cliquer sur une image pour la voir en plein écran et faire défiler vers les autres images...

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