Une question
- D’où es-tu ?

La question initiatrice d’échanges, de conversations, de relations, parfois d’amitiés, posée souvent en espagnol ou en anglais, quelques fois en français, m’a projeté au centre d’un lot d’amusantes, d’interpellantes, d’intéressantes situations en à peine quelques jours, me confortant dans le choix de nom de ce blog, Soy Mauriciano (je suis Mauricien).
Il y a ceux d’ici, les Chiliens d’abord, qui, à quelques exceptions près, n’ont jamais entendu parler de cette Isla Mauricio - et c’est normal ! -, qui s’en sentent souvent, étonnement, gênés, et qui me demandent parfois si elle fait partie du Chili. Il y a ceux des alentours, les Brésiliens, les Argentins, leaders de la communauté des voyageurs Sud-Americains, qui, pour la plupart, en ont déjà entendu parler mais qui ne se seraient jamais imaginés un jour rencontrer un Mauricien, en vrai. Il y a tous les Européens surpris de trouver un habitant de cette île carte postale, destination de lunes de miel, qui voyage, surtout jusqu’ici. Les français, en général, sont un peu moins troublés. Mais beaucoup de francophones le sont de se rendre compte que l’île Maurice ne fait pas partie du territoire français, plus depuis deux siècles.
J’ai commencé ce voyage il y a un mois et demi, et je ne suis pas encore las de répondre à cette question, curieux à chaque fois des réactions que peut susciter ma réponse.
Une réponse
- De très très loin d’ici...
Ma réponse commence à la manière d’un conte de fées, « d’un pays très très loin d’ici ». Ce sont les Valparaisiennes de l’auberge de jeunesse où j’ai, par plusieurs fois prolongé mon séjour, qui me l’ont fait remarquer, habituées à m’entendre présenter mon île encore et encore. Et elles enchaînaient, « et son pays, c’est vraiment un conte de fées ». Elles ne comprenaient d’ailleurs pas pourquoi j’avais quitté une île pareille pour venir visiter leur pays.
Très vite, j’ai dû apprendre la superficie de l’île, 2040 km2. J’en connaissais déjà la population, 1,3 million. J’ai dû faire le calcul du nombre d’heures de vol cumulées jusqu’au Chili, 19 heures.
Des réactions
- C’est tout près de Haïti ?
- Tout près des Canaris ?
- Dans les Caraïbes ?
- Oui mais ça fait partie de quel pays ?
Marco, chauffeur Uber, m’emmenant de la station de bus à l’hostel, dans une circulation un peu bouchonnée, a les yeux rivés sur son téléphone. Il cherche le drapeau, la devise, des photos de l’île, me les montre avec des grands yeux pour me demander si c’est vraiment comme ça, en vrai de vrai, « ¿en serio? », loupe les feux verts, se fait klaxonner, continue ses recherches. L’aéroport, si grand, si moderne, l’indépendance, le président, « ah, c’est une présidente ! ».
Marcela a déjà rencontré un Mauricien, une fois, ici même au Chili, dans un rayon de supermarché. Il était garde du corps du président de la République, venu pour un sommet.
La chanteuse folklorique d’un petit restaurant en sous-sol à Valpo qui demande en debut de dîner musical la nationalité de la dizaine de clients présents, fait de moi le fil rouge de la soirée. A chaque nouvel arrivant, elle me présente : « nous avons un visiteur de l’île Maurice, vous connaissez ? Il parle espagnol en plus ! » Et des visiteuses de Santiago, venues pour le week-end, demandent :
- Et comment il s’appelle ? (Elles se retournent) Comment vous vous appelez ?
- Amilcar
- Ah, j’en ai déjà rencontré un, une fois. C’était un Péruvien. Bienvenue Amilcar !
Elles se rapprochent ensuite pour poursuivre les présentations.
Aux autres pauses entre les chansons, cette douce musicienne chanteuse, accompagnée par son conjoint musicien chanteur, habité de la même douceur, de la même magie, raconte la population mixte venue d’Europe, d’Asie et un peu d’Afrique, de ce petit pays, où il fait toujours beau. Elle raconte qu’il y a très longtemps, elle a rencontré une Mauricienne, charmante, gentille, très belle, la Miss Mauritius d’alors, venue pour un concours Miss Monde.
Un des fils de Javiera travaille sur des bateaux. Il a fait une traversée sur l’ocean Indien il y a quelques mois. Il s’est arrêté à l’île de La Réunion et à l’île Maurice. Elle me montre le petit paquet de quatre épices emballé de feuilles sèches, que l’on trouve dans quelques supermarchés, dans toutes les boutiques touristiques, avec « île Maurice » inscrit.
Arturo a travaillé la moitié de sa vie dans les mines. A 25 ans, je ne sais pas vraiment dans quel contexte, on lui a montré une vidéo de cette île qui n’avait rien, pas de ressources, pas d’or, pas de pierres précieuses, pas de minéraux, mais qui avait su partir de rien pour s’enrichir du tourisme. Il a l’air de très bien se souvenir de ce petit film qu’il me raconte en m’expliquant le développement économique de mon pays, de l’agriculture au tourisme en passant par l’industrie du textile. Une vidéo d’inspiration au développement personnel, d’incitation à la productivité, qu’il a pourtant vue il y a 29 années de cela.
Raphaël a rencontré un Mauricien il y a quelques semaines à peine, en Australie. Aurore y a fait un saut en couch surfing après s’être arrêté un moment à La Réunion. Yvonne rêve d’y aller au moins une fois, pour y faire de la plongée. Georgi a connu un Mauricien à l’université. Esteban aussi.
Paola, Colombienne vivant et travaillant en Patagonie Chilienne, avait hâte de me rencontrer. Elle n’en revenait pas d’avoir lu « Mauriciano » sur ma fiche envoyée par email. Elle avait travaillé quelques années sur des bateaux de croisières. Elle y a connu des Mauriciens. « Il y a beaucoup de chefs Mauriciens sur les bateaux. » Elle avait une meilleure amie Mauricienne, Stéphanie. Et de bons souvenirs avec Stéphanie.
Felipe et Gustavo, brésiliens devenus des camarades, wingmen mutuels en soirées, mes coachs en chorégraphies pour le carnaval de Rio, après m’avoir appris la prononciation brésilienne de mon prénom, ont décidé de m’appeler Mauricio. Mauricio, comme Maurice, est un prénom. Il est beaucoup plus commun, un peu moins désuet, un peu moins connoté « à la bonne-franquette », par ici.
Mauricio, pierceur/tatoueur, est allé annoncer à tout le studio qu’il avait une île tropicale à son nom.
Mauricio, responsable de magasin de vêtements et accessoires pour la montagne à Puerto Natales, connaissait l’île Maurice. Sa femme a le prénom d’une île du Chili que je n’ai pas retenu. Ils ont appelé leurs enfants Francia et Israel. Ils se font une famille mappemonde.
Il y a les premières fois. « C’est la première fois que nous recevons quelqu’un de l’île Maurice dans cet hostel, dans ce parc, dans cette réserve, dans ce musée. » A la fin de ma visite du Musée Violeta Parra, l’hôtesse qui m’avait accueilli à l’entrée, s’est réjoui d’annoncer, à ses collègues et à tous ceux présents dans le hall d’entrée, que le musée venait de recevoir la visite de quelqu’un de l’île Maurice pour la première fois en 2 ans d’existence. J’ai fait une sortie sous applaudissements... Serait-ce un petit pas pour Amilcar mais un grand pas pour sa nationalité ?
Ajoutant l’île Maurice sur la mappemonde du Refugio Chileno, à Torres del Paine, au cœur de la Patagonie.
Et puis surtout, très souvent, et c’est merveilleux, cet échange donne à mes interlocuteurs des étoiles dans les yeux, de s’imaginer cette petite île de l’Afrique orientale, aux cultures plurielles, de voir les photos de cette île paradisiaque, aux plages magnifiques, aux montagnes minuscules mais aux formes interpellantes, de voir les couchers de soleil, les levers aussi, de découvrir mon voyage, mon expédition, comme si ma géo-localisation d’origine me rendait plus aventurier que d’autres voyageurs, comme si le fait de voir un gars d’une si petite île, pommée, non-privilégiée, venir explorer un grand continent si loin de chez lui, leur connectait à leurs propres envies intrépides, à leurs sages folies, à leurs rêves, eux aussi.
Soy de Isla Mauricio. Je suis de l’île Maurice et, comme beaucoup de Mauriciens qui voyagent hors des pays amis habitués, j’ai souvent le sentiment d’être une sorte d’ambassadeur de ce pittoresque caillou volcanique, poussière sur le globe, au milieu de l’océan Indien, à la droite de Madagascar, pas très loin de l’Afrique du Sud. Et au vu de l’intérêt suscité chez mes interlocuteurs, du nombre de recherches internet ayant découlé de mes rencontres, des multiples promesses de ceux ayant trouvé en ma personne une bonne raison d’ajouter cette destination à leurs prochains projets de voyage, je commence à me dire que je mériterais d’être sponsorisé par l’Office du Tourisme de l’île Maurice.
🎧 A écouter (et voir) — musique associée à ce billet :
Desencuentro (ft. Soko) — Residente
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