dimanche 3 décembre 2017

Premier rencard avec la Cordillère (1ère partie)

La Découverte

Il est impossible, lorsqu’on se trouve à Santiago du Chili, de faire fi de l’impressionnante, interpellante, narguante Cordillère des Andes et ses sommets enneigés toisant la ville et ses immeubles en toc, tranchant de leur majestuosité la frontière entre ce pays si étroit, si étiré, et sa large voisine, l’Argentine. Après avoir virevolté quelques jours du côté occidental de la capitale, entre les collines colorées, les allées de palmiers et le Pacifique, à mon retour à Santiago, je me suis orienté vers ces grandes montagnes et ces glaciers.

Maison d’adoration bahá'íe

J’entends parler pour la première fois du canyon dans lequel j’allais bientôt m’engouffrer, en suivant un Chilien jusqu’à la Maison d’adoration bahá'íe. Ce « temple Mère de l’Amerique Latine » à l’architecture d’une exceptionnelle douceur et harmonie, se situe à l'extérieur de la ville, au pied des montagnes, près de l’autoroute panaméricaine, et offre une vue panoramique sur la cité, dans un cadre naturellement simpliste, épuré, quiet. Là-bas, Samuel me parle et me montre des photos d’un réservoir d’eau de neige pittoresque, perché entre les glaciers des Andes, l’Embalse el Yeso.

La beauté de ce lieu m’interpelle. Sa proximité relative de la capitale m’intrigue. Je fais alors appel à Google, notre ami à tous, scrute la toile, les sites, les forums, les tour-opérateurs, en appelle quelques uns. Les seules offres que je trouve sont des aller-retour d’une journée à partir de Santiago. Sur un site de réservation d’hébergement, un commentaire dit ceci de l’auberge de jeunesse qui attire mon attention : bien située, près d’un arrêt de bus, parfait pour excursions déjà organisées. Les villages du canyon ne seraient donc pas suffisamment « développés » pour offrir leurs propres excursions en ligne et les seules réservations possibles me semblaient affreusement, superficiellement, instagrammement*, touristiques. Il ne m’en fallait pas plus pour abandonner toute idée de tour organisé, réserver l’auberge, traverser la ville en métro, et prendre un petit bus jusqu’au Cajón del Maipo, sans savoir ce que j’allais y faire. J’avais juste compris que je devais y aller.

Le Cajón

Je descends du bus, humant la bonne odeur d’air de la montagne et de crottins, sur le Camino el Volcán, seule longue route, sans grand mouvement humain, entourée de montagnes au-bas desquelles s’étendent de larges espaces verts où circulent assez librement quelques vaches et beaucoup de chevaux, au cœur de ce village « pré-Cordillère ». Le contraste avec les rues grouillantes de Santiago, pourtant à une cinquantaine de kilomètres à peine, est radical. Je rejoins mon hostel après un début d’ascension sur le flanc de la montagne El Manzano. Il semble désert. Juste un chien pour m’accueillir à la réception. Quelques marches d’escalier et je rencontre mon hôtesse, souriant de ce sourire vrai, chaleureux, attendrissant, son enfant dans les bras.

Cette auberge familiale est un véritable cocon dans la montagne, appartenant à un for-mi-dable couple septuagénaire et leur benjamine, et sa fille, où travaillent et logent également un couple venu du Sud du Chili et un jeune Santiaguien en stage.  Je suis le seul « visiteur ».  Le supermarché le plus proche se trouve dans le village central du Cajón. Il faut prendre un bus pour y aller. La connexion internet marche à peine, lentement. La 4G, par endroits, par moments. Un rêve. Le pied.

    

Les locataires se retrouvent rituellement à la fin de la journée pour partager le dîner autour d’une grande table. Je les rejoins lors de cette première soirée dans les montagnes. Soirée qui se prolongera par un long échange avec Pablo, guide, né à Punta Arenas en pleine Patagonie, à l’extrême Sud du Chili, venu vivre au Cajón avec sa tendre moitié, et à qui j’ai expliqué avoir envie de treks, de montagnes, de voir l’Embalse aussi, sans avoir rien prévu de précis. Alors, Pablo me raconte les montagnes, les glaciers, les lagunes, les eaux thermales, les étoiles, les sentiers, et puis l’Embalse, attraction touristique qui, bien qu’il ait de quoi plaire, n’a de quoi éblouir que les moins téméraires, et qui, tristement, semble être le seul lieu que les moteurs de recherche aient choisi de retenir de ce Cajón pourtant immensément plus riche, plus généreux.

En une soirée, Pablo me donne toutes les clés, sans un sou à payer. Je pourrais éventuellement requérir ses services de guide mais, et il insiste, je pourrais facilement m’en passer. Il me prêterait tout matériel manquant à mon attirail. Ainsi, ensemble, après deux verres de tendre Carménère** Chilien, nous étudions les cartes, naviguons sur Google Earth, identifions les repères, les routes, les sentiers, les refuges. Il me donne les clés, comme un sage qui a juste envie de transmettre, comme un amoureux des montagnes qui a juste envie de partager, comme un grand frère qui a juste envie d’aider.

Je comprends ce soir là que mon premier rencard avec la Cordillère des Andes serait une expédition en solitaire, une aventure comme je les aime, au fil des sentiers, seul, au cœur de cette immense Nature. Je ne me le serais jamais imaginé mais, fébrilement, je me délecte à cette idée. Seul, libre, de profiter de chaque instant pleinement, de construire chaque moment, à mon pas, à mon rythme, à mon gré. Ce serait cela mon premier trek sur les Andes.  Il n’y avait sans doute rien de plus évident.

Jour 1 - El Manzano

Après un épique petit déjeuner fait-maison, du fromage de chèvre des pâturages alentours au pain sortant fraîchement du four, j’entame ma première journée au Cajón par la sympathique ascension du Manzano, en agréable compagnie canine sur les deux premiers tiers du parcours. Serpentant les sentiers au sein d’une végétation endémique, traversant la rivière grise de minéraux volcaniques, tantôt contournant, tantôt grimpant sur les gros rochers secs, arborés à quelques endroits de cactus, j’arrive au sommet. 

        

A un peu plus de 1000 mètres d’altitude, par grande chaleur, sur cette montagne naine à côté de ses cousines pas si éloignées, juste suffisamment haute pour m’offrir la Cordillère en spectacle, et me donner à rêver. Je vois le volcan, les deux grandes rivières dont Pablo m’avait parlé - El Colorado et El Maipo -, dévalant les montagnes et les glaciers qui se chevauchent presque.  Depuis le début de ce voyage, c’est mon premier point de vue d’une beauté si grande, si saisissante, si émouvante. Et je me dis à cet instant qu’il augure de bien belles choses pour la suite. Cette Cordillère a vraiment quelque chose, une aura, une puissance, une énergie, que les mots ne sauraient dire.  Je le pressens déjà.


L’après-midi, je prends le bus jusqu’au village principal, San José de Maipo, charmant par sa simplicité vraie, sa petite place, ses petits commerces et ses deux autres rues principales, parallèles au Camino el Volcán, étirant ainsi la bourgade en largeur, histoire de m’approvisionner pour mon expédition qui débuterait le lendemain. Je rentre faire bouillir les œufs, parfaire le casse croûte d’explorateur, sortir les vêtements, ranger le matériel et préparer le sac à dos.  

Je me couche avec une nervosité de veille de compétition sportive, avec une foi de conquérant, avec une volonté de pèlerin, avec une fébrilité, profondément sereine.



🎧 A écouter — musique associée à ce billet :
Bouregreg — Majid Bekkas


*je me réfère, avec ce néologisme, au besoin de certains, parfois viscéral, de briller sur ce réseau social (et bien d’autres), avec la meilleure photo, au meilleur endroit.
**un somptueux vin, cépage d’origine française, que le Chili aura su mieux préserver que son territoire d’origine.


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