samedi 27 janvier 2018

La Patagonie Chilienne en bateau

La traversée en quelques mots

Trois jours et trois nuits sur un bateau, sur un ferry, pour traverser la Patagonie Chilienne en naviguant sur les canaux entre les îlots de collines, de montagnes et de glaciers, dont elle est constituée.  A bord d’un gros bateau, un ferry commercial, accueillant quelques touristes curieux de cette experience maritime de la Patagonie, mené par un capitaine agréablement hors du commun.  Il a l’humour froid, la familiarité, le regard et l’intelligence qui vont avec.

Les journées se construisent au rythme des repas dans le réfectoire, suivis de conférences sur la flore et la faune.  Je croyais que ces jours me donneraient le temps de dormir, de rembourser mes prêts à la banque du sommeil et peut-être de m’ennuyer un peu, mais non.  Il y les repas, les conférences, les créneaux où il est possible de rejoindre le pont supérieur aux côtés du capitaine et de son équipe, les heures à contempler les îlots-collines, à guetter toute forme de vie tout autour, dans le froid, dans le vent, parfois sous la pluie, et les heures d’échanges avec d’autres voyageurs. Car les longues heures sur un bateau nous rapprochent les uns des autres.  Sylvain, Aurore, Léa, Florian, deviennent des compagnons de navigation, de repas, d’heures de mirage sur le pont, de franches rigolades aussi, dans le vent froid ou dans le réfectoire chaud.

Un après-midi puis une nuit mouvementés sur le Pacifique retournent les cabines, les placards, les chaises et l’estomac de beaucoup de voyageurs.  Nous sommes quelques autres à dormir imperturbablement cette nuit, bercés et élevés en légères lévitations par les vagues.  Le retour au calme est largement bien accueilli.  Un arrêt à Puerto Eden, port d’élevage de saumon, habité, pommé sur un îlot au milieu de tous ces autres îlots froids, sauvages, vierges et luxuriants, donne à rêver, à s’imaginer débarquer là, s’y installer une semaine jusqu’à l’arrivée du prochain bateau, et vivre, et ressentir ce monde loin de tout.

Après des journées de ciel gris, qui s’allongent de plus en plus à cette période de l’année en se dirigeant vers le Sud, l’arrivée à Puerto Natales se fait par ciel bleu non sans raffales.  Le vent rend l’amarrage impossible, non-autorisé du moins.  Cela rajoute quelques heures et un déjeuner sur ce gros bateau, avant de débarquer par un après-midi de grosses pluies, au cœur de la Patagonie Chilienne, découvrant par la même occasion le microclimat d’ici.

La traversée en quelques images



« Les iguanes étaient moches »

Sur ce bateau, comme souvent en voyage, l’expérience humaine entre voyageurs est riche.  Chacun a son histoire, son itinéraire, au sein d’une expérience de vie d’intensité quotidienne qui nous rend meilleurs, nous enlève nos œillères, nous apprend à ou nous permet de prendre le meilleur de ce que les situations et les autres ont à nous offrir. Ce, au moins le temps que dure l’expérience, le voyage, l’aventure.  Quelques exceptions confirment cette règle.  Je le relève dans le seul but de figer l’instant surréel me plongeant dans un fou rire sain lors de cette traversée.  J’entends une dame, francophone, éternelle instasisfaite râleuse, ayant fait prisonnière de sa conversation une pauvre autre francophone, se plaindre des excursions précédentes de son voyage.  Elle décrit tout ce qui n’allait pas, le temps, le prix, pas assez de flamants et « les iguanes étaient moches »...  Alors oui, lorsqu’on est malheureux, que l’on s’enferme dans cet état, qu’on se laisse envahir par l’aigreur, les iguanes sont moches et baissent le rapport qualité-prix de son voyage.  En pouffant, en essayant de me retenir, en me relâchant avant de virer au violet, en me levant brusquement pour traverser rapidement la salle, ne pouvant me contenir, je préfère en rire.


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vendredi 19 janvier 2018

Chiloé c’est...


8000 kilomètres carrés
Une grande île étirée
Un archipel d’îlots divisés

Une terre de mythes, de légendes
Une parcelle où flottent les esprits
Un quai où se lamentent les âmes

Des peuples courbés
Un désordre moins organisé
Des silences plus lourds

Des forêts qui donnent la vie
L’océan qui se calme, en canals ou en baies
La faune qui transite, qui se reproduit, qui s’installe

Un nom détourné, une identité dénaturée
De « quartier des mouettes », Chilhué en Mapudungun,
À l’insensé Chiloé en langue d’humain déconnecté

C’est le temps qui ralentit, qui s’arrête parfois
C’est la nature qui rappelle sans cesse sa suprématie
C’est l’humain vrai, indigène, au cœur brisé, colonisé, évangélisé

Chiloé c’est le Chili

Une terre étirée
Une vie piétinée
Une nature invaincue
Qui garde le dessus




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mercredi 10 janvier 2018

Vers le Sud, de ville en ville, de port en port...

Pour rejoindre la Patagonie, pour prendre un ferry, d’un port à son Nord qui m’emmènerait en son cœur, je parcours quelques centaines de kilomètres vers le Sud du Chili en m’accordant un plaisir rare, un luxe fou.  Le temps.  Je le prends et j’avance en ricochets australes, en rallonges diagonales incessantes, de la Cordillère au Pacifique et du Pacifique à la Cordillère, par les villes, les villages, les sites, les parcs, les plages, les volcans, les incontournables, les « il n’y a rien à voir là-bas », pour deux nuits, trois, allez, on dit quatre par ici, courtes, toutes, reliant les gares de bus le plus souvent aux aurores.

Temuco, une ville.  Grande petite ville ou petite grande ville, selon la perspective - la plus belle étant sans doute de la colline Cerro Nielol -, où les habitants ont le pas plus lent, où se fait ressentir le poids de la routine, où le quotidien chilien se déploie sans maquillage, sans assaisonnement, drapé de banalité.

Valdivia, un saut architectural charmant dans le temps.  Ici et jusqu’au Sud, je croise des maisons en lamelles de bois superposées.  A l’américaine avec du léger et non du dur, elles sont alignées dans des parcelles le plus souvent bien morcelées, sur de longues rues, rejoignant des petits parcs, des avenues et la costanera.  La costanera de Valdivia, longue route côtière le long de la rivière, où s’offre un nouveau paysage de carte postale à chaque dizaine de pas, où se font des têtes-à-tête, des nez-à-nez ou des museaux-à-museaux avec des lions de mer, venus « farnienter » en rivières.  Du Stand Up Paddle sur la rivière, pour profiter encore, de chaque angle, de chaque sensation, avec chaque membre de son corps.



Isla Teja.  L’eau de rivières l’entoure et la rend île au milieu de la ville.  Son campus universitaire est improbable, surréel, perché, dans les arbres et dans le temps.  Son jardin botanique est large, long et doux.  On y croise une flore, parfois des gens, différents.

Niebla, plage du début du Sud Ouest, où l’on se met en petite tenue sur un sable sale, dans un vent froid soufflé par l’Antarctique.  A Valparaiso et Viña del Mar déjà, il rendait l’eau et les courants d’air assez froids.  Ici, il souffle vraiment.  Mais il suffit d’un peu de soleil pour que, après un saut au marché artisanal à se remplir le ventre des plats de fruits de mer et de bières vraiment artisanales, l’on fasse tomber les T-shirts, les pantalons, les chemises et déguste des glaces, dans le vent froid, devant des vagues d’une beauté sauvage, ramenées par le Pacifique.

Natalia, jeune débrouillarde, presque rousse, entrepreneure entreprenante, guide éco-touristique le jour, passionnée de danse du ventre la nuit et tellement, tellement plus encore.  Elle fait du tourisme durable sans prétention, facilement, naturellement, intelligemment.  Elle connaît chaque arbre, chaque tronc, chaque feuille, celles auxquelles nos yeux sont habitués, qui survivent ou s’adaptent à la pollution, et celles que l’on découvre, qui enfoncent leurs racines uniquement là où l’air leur est suffisamment pur.  Elle connaît la voix de chaque oiseau.  Elle les écoute.  Elle les entend.  Aucune question ne la fait tiquer.  Aucune information non plus.  Elle apprend tous les jours et elle a l’air d’aimer cela.  Elle a parcouru son pays en plusieurs fois, en plusieurs parties, en sac à dos. Elle me transmet de fiables fabuleux tuyaux pour la suite de ma descente du Chili.  Elle garde ma gourde, que j’ai oubliée, parmi sa collection d’objets retrouvés, jusqu’à ce que je retourne la chercher.


Panguipuilli, « terre des pumas » en Mapundungu (langue des Mapuches, principal peuple indigène ayant survécu au temps des genocides que l’on nomme autrement, au temps de la colonisation, au glorieux temps de la « découverte » des Amériques, résistant encore à ses affres), en région de l’Auracania.  Ici vit la majorité des descendants Mapuches.  Ici, les téléphones portables ne captent plus, ils perdent le réseau.  Ici l’on retrouve une connexion à autre chose, beaucoup plus grand.

Huilo Huilo, réserve naturelle, parc de conservation biologique protégé par la Cordillère et aujourd’hui par quelques humains bienveillants également.  Il y a les oiseaux, les arbres, les mammifères, les guanacos, petit marsupial cousin du lama et du kangourou, dont se nourrissent les pumas.  Il y a aussi les chutes d’eau, encore plus hautes, encore plus larges, encore plus puissantes qu’à Pucón  qui arrosent les visiteurs et leur dessinent, à l’aide de quelques rayons de soleil, un arc-en-ciel, voire plusieurs à la fois. 


Puerto Varas, ville carrefour, avec des maisons aux airs de vieux villages du Sud de l’Allemagne, un grand lac et sa costanera qui se laisse facilement longer à vélo.  Le volcan Calbuco se laisse mirer de l’autre côté du lac ou à côté d’un attrape-rêves géant.  Le musée de collection d’objets improbables, insolites, précieux, de Pablo Fierro, se laisse visiter comme une mystérieuse, ludique, maison à secrets.  Le volcan Osorno se laisse approcher, par un autre lac voisin, Lago Todos Los Santos, d’où certains prennent une barque, un bateau, pour ensuite traverser la frontière vers l’Argentine.  Le lac offre surtout des chutes d’eau, Saltos de Petrohue, d’un turquoise pur, froid, hypnotisant, avant de converger vers une rivière qui se laisse pratiquer en rafting.  La randonnée autour du lac et sur la partie pratiquable d’Osorno se fait, allègrement, avec un ami pour la journée et l’escorte d’un sympathique et vaillant renard, sur un tronçon.

Audrey, Irene, Olivia, Raphaël, Camille, ou comment rendre merveilleuses, chaleureuses, rieuses, complices, quelques après-midi, quelques nuits, dans une auberge qui ne paie pas de mine.  

Chiloé, grande île du Sud de la partie la plus largement habitée du Chili, théoriquement située en « Patagonie du Nord », juste avant que ne commence la vraie Patagonie, celle où s’impose la Nature, celle que l’on ressent.  Ile de mythes et de légendes, territoire des esprits, où l’on arrive par un bus qui prend lui-même un bateau, où le saumon est le poisson le moins cher sur la carte, le plus généreux dans l’assiette, dopé sûrement, tristement, où se croisent des pingouins du Nord et du Sud, des oiseaux aussi, où transiteront bientôt des baleines, pour quelques semaines.  Ile de palafitos, maisons multicolores sur pilotis qui résistent au jours, aux nuits, aux années et aux tremblements de terre.



Puerto Montt, grand port de la « fin » du Chili, du début de la Patagonie, où il y a de la vie d’ici, des hôtels aussi,  des marchés, des foires artisanales, encore, des fruits de mer, encore, et surtout un bateau qui m’attend.

Les Chiliens, aux profils semblables et pourtant différents, si différents, que l’on voit évoluer au fil des kilomètres, dans le port de tête, dans les traits, légèrement, parfois, dans le verbe surtout.

Les voyageurs, descendant aussi ou remontant, aux profils changeants, s’affinant, s’affirmant, indiquant l’approche de la Patagonie.  

Vers le Sud, de ville en ville, de port en port, je fais des belles rencontres.  Avec des lieux que je découvre intensément, à pied, à vélo, en stop, en jeep, en bus, en barques.  Avec des individus humains aussi.  Et j’essaie de prolonger les premières, de faire durer les dernières, en nous attendant un peu l’un l’autre, nous accompagnant un peu, nous coordonnant et nous re-croisant, un peu plus tard, nous prenant dans les bras et nous racontant la parenthèse manquée avant de nous séparer de nouveau.


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lundi 1 janvier 2018

[VIDEO] Mes vœux, du bout du monde

Je suis sur une île, isla Navarino, à Puerto Williams, village le plus Austral du monde, à la latitude 54° Sud. D’ici, petit village où tout le monde se dit bonjour, où errent et broutent librement chevaux et vaches, où planent faucons et condors, où chantent des oiseaux rares, où s’étirent des kilomètres de mousses et marécages entre les montagnes, où la nature reigne encore, où le climat fait dans la radicalité, où les journées commencent, à cette période de l’année, vers 3h/3h30 et se terminent vers 23h30/00h, où la connexion internet est une denrée rare, je vous envoie mes vœux.



Je vous souhaite une belle année 2018 !





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samedi 23 décembre 2017

A moi le lac, la neige et la lave !

Après plus de onze heures de trajet, ma première nuit dans un « bus », dans un car, m’éloignant cette fois réellement, géographiquement, de Santiago, je pose les pieds par temps frais - 5 degrés Celsius ou un peu moins à mon arrivée - dans une petite ville au pied d’un pic enneigé, d’un volcan en activité.  Il est 7h15 et je suis à Pucón, venu me frotter au Volcán Villarrica.

Je commence cette première journée en sortant une fine paire de gants avant que ne me tombent les doigts en stalagtiques, et en croisant une charrette tirée par un cheval, chargée de rondins de bois, s’en allant sans doute réchauffer d’autres doigts, sur ma route vers l’auberge, délicieusement rustique, fraîchement colorée, familièrement confortable, dans laquelle je dépose ma carapace pour 3 nuits.  

Sans gants ni doudoune ni pull ni écharpe ni gilet, étouffant presque en t-shirt et jean, car rejoint par plus de 25 degrés de soleil en journée, je sors parcourir à pied cette ville balnéaire et volcanique, à l’évidence très touristique de par ses multiples petites boutiques et ses nombreux cafés et restaurants, de fausse simplicité.  Balnéaire et volcanique car en plus du volcan, du ski l’hiver, du rafting en rivières, Pucón est un des villages entourant le lac Villarrica.  Aux collines côtières, aux berges rocheuses et aux quais, s’ajoutent des plages au sable noir, poussière de roches volcaniques, au bord desquelles quelques luxueux hôtels se sont posés.


Chanceux d’arpenter les rues (essentiellement résidentielles) de Pucón et les berges du lac avant que ne débute la haute saison, je termine mon après-midi en compagnie d’Ivan, jeune boute-en-train Colombien parcourant l’Amerique Latine en se posant travailler quelques mois à tout endroit qui lui plaît et à qui il saura plaire.  Une balade dans une nature verte sur pilotis naturels, un bain, comme un ver, dans le lac très clair, très pur, surtout très froid, et un coucher de soleil d’un autre côté de ce même lac, d’où on voit le grand pic blanc prendre des teintes roses orangées, avant que ne se noie ici quotidiennement, la boule de feu bien aimée.

Le matin, juste après mon arrivée à l’auberge, à l’heure du petit déjeuner, j’avais longuement échangé avec mon alter-insulaire, Mark, grand, sec, fin et tendre, au verbe facile, au regard joueur, photographe aventurier*, imbibé de nature, grand voyageur, rêveur comme les îles savent en faire.  Mark est de l’île de Man.  Il vient d’un point sur la partie Nord de la mappemonde, où il fait gris, où il fait froid et où il ne neige même pas.  Je viens d’un point sur la moitié Sud du globe, où le ciel est bleu, où il fait chaud et où lagons et rivières sont d’agréables bains quotidiens.  Nous avons surtout en commun un zeste, un grain, une fibre, que j’ai du mal à nommer, et qui, en trois jours, nous liera agréablement.

Nous nous retrouvons l’après-midi, nous racontons nos journées respectives.  Mark était allé en bus, en stop, et à pied, mirer quelques grandes chutes d’eau, sur un sentier dans la forêt.  Je prévoyais de louer un vélo pour la journée du lendemain, sans savoir où aller, et le voilà qui m’offre un alléchant itinéraire.  Cela fait partie de la magie du voyage : ne pas savoir où l’on sera le lendemain, ce que l’on fera, mais avoir la certitude qu’on sera, qu’on fera, et que ce sera intensément vivifiant.

Chutes et saltos à vélo

C’est avec grand appétit que j’enfourche, comme à chaque fois que j’en ai l’occasion depuis le debut de ce voyage, le vélo qui deviendra mon meilleur ami pour la vie, pour la journée.  Je sors de la ville, parcours la campagne, emprunte quelques sentiers, jusqu’au grand sentier dans la forêt.  Une chaîne de bosses sur cailloux réveille le long de quelques kilomètres des muscles endormis depuis maintenant trop de jours.  Et puis arrive le sentier vers la première cascade, Salto Palguin.  Mark m’a dit qu’elle n’était pas la plus impressionnante mais après quelques heures à pédaler, je suis content de pouvoir commencer la partie touristique de ma sortie.

   

Je continue sur ces très beaux sentiers vides d’humain mais affluants de vert, de jaune, de violet, de vaches, de chevaux, d’arbres sages dont j’imagine le grand âge.  Et je poursuis ma conquête des autres chutes, Salto La China, Salto el Puma et le majestueux Salto el León.  

  

Cette chute d’eau de 92 mètres de haut, se précipite en force, en masse, et me rappelle les propriétés exceptionnelles des molécules d’eau, des molécules de vie, qui peuvent stagner dans une mare, s’évaporer vers le ciel, se marier en nuages, se souder en glace, se disloquer en flocons, se granuler en neige, danser en marées, et ainsi chuter, librement,  avec force, hargne, puissance, toute-puissance.  El León atterrit non pas dans son bain, dans un lac, dans un point d’eau, mais sur un gros rocher incurvé, vert de mousse, éclaboussant tout reflief de nature alentour et se frayant dans ce rocher, une autre petite chute vers une rivière d’un bleu profond, à la surface un peu plus apaisée.

Qu’il vente, qu’il neige ou qu’il « lave »...

Deux jours plus tôt, des trekkeurs avaient dû rebrousser chemin à deux-tiers d’ascension du volcan, non pas à cause de son émanation de gaz ou d’une activité suspecte, mais à cause du vent, soufflant trop fort ce jour là.  La météo est plus clémente aujourd’hui.  Il devrait venter mais pas trop et il ferait, relativement, à peine un peu froid.



Les conditions annoncées se confirment au fil de ce trek en groupe, organisé.  J’ai la chance d’être dans un petit groupe - nous sommes 6  + guides accompagnateurs - assez rapide.  Notre guide chef de fil respecte notre pas et nous fait avancer plus rapidement que les autres groupes, en zig-zaguant dans la neige, traçant une voie rapide à côté de files, pour la plupart plus longues, des autres groupes de trekkeurs.

Au fil de la prise d’altitude, malgré le vent qui me gèle le bout du nez, mes yeux dégustent la vue qui se veut de plus en plus plongeante, aussi bien sur le lac et ses villages que sur ses nombreaux pics, pour la plupart aux sommets encore blanc, se tenant bras dessus bras dessous, formant la Cordillère des Andes.

A un peu plus de 2800 mètres d’altitude, nous atteignons un magnifique « mirador », le sommet du volcan Villarrica, offrant un point de vue de choix sur d’autres sommets voisins et encore d’autres sommets, et encore d’autres, à perte de vue.  Nous sommes sur le cratère, au premier rang pour entendre grogner le volcan, voir de plus près ses émanations que l’on aperçoit d’en bas comme un fin nuage de fumée.  Nous voyons des roches voler.  Après quelques minutes, le volcan décide de nous offrir le plus beau de ses tours en spectacle.  Un premier jet de lave, un vermillon intense, une vague de chaleur.  Et puis un second, pour encore mieux l’admirer, l’apprécier, l’applaudir. Sur-réellement tellement vrai, encore.


La descente se fait à la luge.  Et le long de ses longues glissades enneigées sur la flanc d’un volcan, au-delà de l’agréable retour aux sensations euphoriques de l’enfance, au-delà de cette savoureuse madeleine parmi les autres que je déguste quotidiennement, au-delà de tout cela, de toutes ces joies, je lève la tête et je la vois.  La Cordillère.  Je fais de la luge sur le flanc d’un volcan, avec en face de moi, un paysage d’une précieuse splendeur.  Et je vis.  Et j’apprécie.


Il me semble que l’émerveillement ne prend jamais de vacances, en voyage.  Les trois jours plutôt sportifs à Pucón, entre le lac, les chutes, la neige et la lave, s’achèvent par un doux après-midi aux côtés de mon alter-insulaire, grand frère de l’autre hémisphère, pieds nus dans l’herbe sur le toit, bouteille et verres de vin calés dans les chaussures, à nous raconter nos vies, comme à chaque belle rencontre, à me nourrir de ses expériences de voyage, à contempler le soleil de ses reflets, fidèlement roses orangées, sur les collines, les rochers et les montagnes.


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*pour voir quelques œuvres photographiquess de Mark : www.mbimagery.co.uk
Et ses photographies fraîchement réalisées en Patagonie : www.mbimagery.co.uk/new-blog/
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mardi 19 décembre 2017

¿De donde eres?

Une question

- D’où es-tu ?

La question initiatrice d’échanges, de conversations, de relations, parfois d’amitiés, posée souvent en espagnol ou en anglais, quelques fois en français, m’a projeté au centre d’un lot d’amusantes, d’interpellantes, d’intéressantes situations en à peine quelques jours, me confortant dans le choix de nom de ce blog, Soy Mauriciano (je suis Mauricien).

Il y a ceux d’ici, les Chiliens d’abord, qui, à quelques exceptions près, n’ont jamais entendu parler de cette Isla Mauricio - et c’est normal ! -, qui s’en sentent souvent, étonnement, gênés, et qui me demandent parfois si elle fait partie du Chili.  Il y a ceux des alentours, les Brésiliens, les Argentins, leaders de la communauté des voyageurs Sud-Americains, qui, pour la plupart, en ont déjà entendu parler mais qui ne se seraient jamais imaginés un jour rencontrer un Mauricien, en vrai.  Il y a tous les Européens surpris de trouver un habitant de cette île carte postale, destination de lunes de miel, qui voyage, surtout jusqu’ici.  Les français, en général, sont un peu moins troublés.  Mais beaucoup de francophones le sont de se rendre compte que l’île Maurice ne fait pas partie du territoire français, plus depuis deux siècles.

J’ai commencé ce voyage il y a un mois et demi, et je ne suis pas encore las de répondre à cette question, curieux à chaque fois des réactions que peut susciter ma réponse.

Une réponse

- De très très loin d’ici...

Ma réponse commence à la manière d’un conte de fées, « d’un pays très très loin d’ici ».  Ce sont les Valparaisiennes de l’auberge de jeunesse où j’ai, par plusieurs fois prolongé mon séjour, qui me l’ont fait remarquer, habituées à m’entendre présenter mon île encore et encore.  Et elles enchaînaient, « et son pays, c’est vraiment un conte de fées ».  Elles ne comprenaient d’ailleurs pas pourquoi j’avais quitté une île pareille pour venir visiter leur pays.

Très vite, j’ai dû apprendre la superficie de l’île, 2040 km2.  J’en connaissais déjà la population, 1,3 million.  J’ai dû faire le calcul du nombre d’heures de vol cumulées jusqu’au Chili, 19 heures. 



Des réactions 

-  C’est tout près de Haïti ?

-  Tout près des Canaris ?

-  Dans les Caraïbes ?

-  Oui mais ça fait partie de quel pays ?

Marco, chauffeur Uber, m’emmenant de la station de bus à l’hostel, dans une circulation un peu bouchonnée, a les yeux rivés sur son téléphone.  Il cherche le drapeau, la devise, des photos de l’île, me les montre avec des grands yeux pour me demander si c’est vraiment comme ça, en vrai de vrai, «  ¿en serio? », loupe les feux verts, se fait klaxonner, continue ses recherches.  L’aéroport, si grand, si moderne, l’indépendance, le président, « ah, c’est une présidente ! ».

Marcela a déjà rencontré un Mauricien, une fois, ici même au Chili, dans un rayon de supermarché. Il était garde du corps du président de la République, venu pour un sommet.

La chanteuse folklorique d’un petit restaurant en sous-sol à Valpo  qui demande en debut de dîner musical la nationalité de la dizaine de clients présents, fait de moi le fil rouge de la soirée.  A chaque nouvel arrivant, elle me présente : « nous avons un visiteur de l’île Maurice, vous connaissez ? Il parle espagnol en plus ! »  Et des visiteuses de Santiago, venues pour le week-end, demandent :

-  Et comment il s’appelle ? (Elles se retournent) Comment vous vous appelez ?
-  Amilcar
-  Ah, j’en ai déjà rencontré un, une fois.  C’était un Péruvien. Bienvenue Amilcar !

Elles se rapprochent ensuite pour poursuivre les présentations.

Aux autres pauses entre les chansons, cette douce musicienne chanteuse, accompagnée par son conjoint musicien chanteur, habité de la même douceur, de la même magie, raconte la population mixte venue d’Europe, d’Asie et un peu d’Afrique, de ce petit pays, où il fait toujours beau.  Elle raconte qu’il y a très longtemps, elle a rencontré une Mauricienne, charmante, gentille, très belle, la Miss Mauritius d’alors, venue pour un concours Miss Monde.

Un des fils de Javiera travaille sur des bateaux.  Il a fait une traversée sur l’ocean Indien il y a quelques mois.  Il s’est arrêté à l’île de La Réunion et à l’île Maurice.  Elle me montre le petit paquet de quatre épices emballé de feuilles sèches, que l’on trouve dans quelques supermarchés, dans toutes les boutiques touristiques, avec « île Maurice » inscrit.

Arturo a travaillé la moitié de sa vie dans les mines.  A 25 ans, je ne sais pas vraiment dans quel contexte, on lui a montré une vidéo de cette île qui n’avait rien, pas de ressources, pas d’or, pas de pierres précieuses, pas de minéraux, mais qui avait su partir de rien pour s’enrichir du tourisme.  Il a l’air de très bien se souvenir de ce petit film qu’il me raconte en m’expliquant le développement économique de mon pays, de l’agriculture au tourisme en passant par l’industrie du textile.  Une vidéo d’inspiration au développement personnel, d’incitation à la productivité, qu’il a pourtant vue il y a 29 années de cela.

Raphaël a rencontré un Mauricien il y a quelques semaines à peine, en Australie.  Aurore y a fait un saut en couch surfing après s’être arrêté un moment à La Réunion.  Yvonne rêve d’y aller au moins une fois, pour y faire de la plongée.  Georgi a connu un Mauricien à l’université. Esteban aussi.

Paola, Colombienne vivant et travaillant en Patagonie Chilienne, avait hâte de me rencontrer.  Elle n’en revenait pas d’avoir lu « Mauriciano » sur ma fiche envoyée par email.  Elle avait travaillé quelques années sur des bateaux de croisières.  Elle y a connu des Mauriciens. « Il y a beaucoup de chefs Mauriciens sur les bateaux. »  Elle avait une meilleure amie Mauricienne, Stéphanie.  Et de bons souvenirs avec Stéphanie.

Felipe et Gustavo, brésiliens devenus des camarades, wingmen mutuels en soirées, mes coachs en chorégraphies pour le carnaval de Rio, après m’avoir appris la prononciation brésilienne de mon prénom, ont décidé de m’appeler Mauricio.  Mauricio, comme Maurice, est un prénom.  Il est beaucoup plus commun, un peu moins désuet, un peu moins connoté « à la bonne-franquette », par ici.

Mauricio, pierceur/tatoueur, est allé annoncer à tout le studio qu’il avait une île tropicale à son nom.

Mauricio, responsable de magasin de vêtements et accessoires pour la montagne à Puerto Natales, connaissait l’île Maurice.  Sa femme a le prénom d’une île du Chili que je n’ai pas retenu.  Ils ont appelé leurs enfants Francia et Israel.  Ils se font une famille mappemonde.

Il y a les premières fois.  « C’est la première fois que nous recevons quelqu’un de l’île Maurice dans cet hostel, dans ce parc, dans cette réserve, dans ce musée. »  A la fin de ma visite du Musée Violeta Parra, l’hôtesse qui m’avait accueilli à l’entrée, s’est réjoui d’annoncer, à ses collègues et à tous ceux présents dans le hall d’entrée, que le musée venait de recevoir la visite de quelqu’un de l’île Maurice pour la première fois en 2 ans d’existence.  J’ai fait une sortie sous applaudissements...  Serait-ce un petit pas pour Amilcar mais un grand pas pour sa nationalité ?

Ajoutant l’île Maurice sur la mappemonde du Refugio Chileno, à Torres del Paine, au cœur de la Patagonie.

Et puis surtout, très souvent, et c’est merveilleux, cet échange donne à mes interlocuteurs des étoiles dans les yeux, de s’imaginer cette petite île de l’Afrique orientale, aux cultures plurielles, de voir les photos de cette île paradisiaque, aux plages magnifiques, aux montagnes minuscules mais aux formes interpellantes, de voir les couchers de soleil, les levers aussi, de découvrir mon voyage, mon expédition, comme si ma géo-localisation d’origine me rendait plus aventurier que d’autres voyageurs, comme si le fait de voir un gars d’une si petite île, pommée, non-privilégiée, venir explorer un grand continent si loin de chez lui, leur connectait à  leurs propres envies intrépides, à leurs sages folies, à leurs rêves, eux aussi.

Soy de Isla Mauricio.  Je suis de l’île Maurice et, comme beaucoup de Mauriciens qui voyagent hors des pays amis habitués, j’ai souvent le sentiment d’être une sorte d’ambassadeur de ce pittoresque caillou volcanique, poussière sur le globe, au milieu de l’océan Indien, à la droite de Madagascar, pas très loin de l’Afrique du Sud.  Et au vu de l’intérêt suscité chez mes interlocuteurs, du nombre de recherches internet ayant découlé de mes rencontres, des multiples promesses de ceux ayant trouvé en ma personne une bonne raison d’ajouter cette destination à leurs prochains projets de voyage, je commence à me dire que je mériterais d’être sponsorisé par l’Office du Tourisme de l’île Maurice.


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Desencuentro (ft. Soko) — Residente
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mardi 12 décembre 2017

Dans les parcs de Santiago

Les premiers, d’inspiration française, se sont posés le long de la rivière Maipo, « fleuve » principal traversant la capitale.  D’autres ont suivi et prolongé ces pionniers.  D’autres encore se sont installés en perpendicularité.  Les parcs de Santiago ont connu les beaux jours, les jours remplis, les jours heureux, les jours bruyants, les jours de terreur aussi, les jours déserts, les après-midi de silence, les soirs de couvre-feu, les trafics, la nuit mais pas que, de corps, de substances, et puis la vie, à nouveau, différemment. Ils apportent une forme de douceur, de fraîcheur, de chair à cette grande ville très fonctionnelle.

Dans les parcs de Santiago bourgeonnent des petits parcs, des terrains de jeux, pour les plus petits et pour les plus grands.  On y voit quelques sportifs du matin, qui courent ou qui pédalent.  Il y a les nombreux sportifs du soir, qui s’étirent, qui se musclent, qui défilent, en solitaire ou en groupe, certains en musique dynamique.  Il y a les acrobates, les acro-brancheurs, les slackliners, les escaladeurs, les « pirouetteurs », virevolteurs, sauteurs, sur leurs skateboards ou sur leurs rollers.  Tous, transforment les parcs, pour quelques heures, en salles de sport à ciel ouvert.  On y trouve aussi les « aérobiqueurs », les « zumbeurs », les « salseurs », ces danseurs en plein air, autres sportifs à leur manière.

Dans les parcs de Santiago fleurissent les commerces, quelques cafés, presque-pubs, librairies, de la vente à la sauvette surtout, de la vente de tout.  Les sandwichs déambulent aux côtés des biscuits alfajor, des glaces, qui se consomment aussi bien par temps chaud que par temps froid, des barbes à papa, du popcorn au maïs caractéristique d’ici, des churros, des friandises, des bouteilles d’eau et des bières, canettes cachées dans des sac à dos.  A un angle de rues, des empanadas, des churrascos, des completos, côtoient des gadgets électroniques, des bijoux d’artisanat hippie.


Dans les parcs de Santiago, vivent les chiens de Santiago, aux mille visages, aux doux pelages, aux relativement grands gabarits, errants mais aimés car aimants irrésistiblement attirants, par leur compagnie doucement amicale, joyeusement ludique ou paisiblement réconfortante.

Dans les parcs de Santiago, on ne croise pas un peu mais beaucoup de pololos et pololas* passionnés, garçons et filles, hommes et femmes, qui s’effleurent le bout des cils, le bout du nez, le bout des lèvres, qui se bécotent, qui se roulent des pelles, qui s’embrassent, blottis dans l’herbe, suspendus aux arbres ou assis sur les bancs.  Car dans les parcs de Santiago, il suffit de s’allonger, de regarder vers le ciel puis de se regarder dans les yeux, pour s’aimer, pour tomber amoureux ou retomber, encore un peu.  

Dans les parcs de Santiago, où volent des fumées d’herbe sans tabac, retentissent bien des musiques, des klaxons, des chants, des guitares grattées, des synthétiseurs, des orgues, des violons, pop, folkloriques ou classiques, à toutes heures de la journée.

Le long des parcs de Santiago, on a parfois vue sur les immeubles, parfois sur les collines, souvent sur la rivière grise de minéraux volcaniques, marron d’autres déchets.  Ainsi, le long des parcs de Santiago se dessine la stratification sociale de la ville et sa compartimentation, l’architecture change, les maisons rapetissent, se resserrent, se rapprochent , s’afessent, s’assombrissent, les visages aussi.

Lorsque tombe la nuit, que vibrent les bars, que grondent les restaurants, que se réveillent les boîtes de nuit, à l’heure des carretes*, les parcs de Santiago se transforment en zones de transits, en points de rencontres, en hôtes de « before », en repères de débuts de soirées plus ou moins arrosées, pour toute une jeunesse, d’ici ou de passage, plus ou moins active, plus ou moins employée. 


 
Avant que ne se lève le jour, que ne se décrasse le soleil, avant que les vendeurs de petits pains, de jus de fruits et de cafés ne viennent parsemer les allées les plus fréquentées en début de matinée, avant l’heure de la caña**, lorsque se profile à peine la fin de la nuit, que l’heure limite a sonné, contraignant les boîtes de bruit à fermer, les parcs de Santiago se remplissent de nouveau, le temps de courts arrêts, de transits, encore une fois, avant que leurs visiteurs ne se quittent, prennent des sentiers divergeants ou décident de prolonger la soirée, de se suivre l’un l’autre, à pas convergeants.

Et le dimanche après-midi,  lorsque les bureaux verrouillent leurs grandes portes vitrées, que les boutiques baissent leurs volets, que les rues se vident, que le brouhaha de la ville s’évapore, qu’on prendrait Santiago pour morte, les parcs de Santiago vivent encore.  Les enfants, les parents, les familles, les groupes d’amis, les amoureux, les musiciens, les marchands, les sportifs, les contemplatifs, les silencieux, les tapageurs, les gais, les tristes.

Dans les parcs de Santiago, le vacarme cesse, se disperse et laisse place à un autre, incessamment.



🎧 A écouter — musique associée à ce billet :
Baila Conmifo (ft. Luciana) — Juan Magan


*Chilenisme : petits amis et petites amies
**Chilenisme : gueule de bois
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