mercredi 6 décembre 2017

Je suis devenu un aventurier ! (suite et fin)

Jour 2 - Coups de pouce jusaqu’aux Baños Morales 

Le sac sur le dos, correctement équipé, la cartographie dans la tête, un délicieux petit déjeuner dans le ventre, je quitte l’hostel pour la première étape de ma conquête de la Cordillère : arriver au village dans les montagnes d’où commencer la véritable ascension.  Le seul bus qui y va est de service aller les vendredis et de service retour les dimanches.  Nous sommes mercredi.  Il me faut me débrouiller autrement.  

(Si vous l’avez ratée, lisez la première partie de ma première Aventure Andesque par ici.)


Je prends le bus qui peut m’avancer le plus possible en matinée, jusqu’à San Gabriel, village situé  un peu après le village central du Cajón.  De là, mon sac, mon pouce et moi sollicitons chaque véhicule qui passe, jusqu’à ce que, las d’une quarantaine de minutes inconcluantes, je me décide à solliciter mes pieds pour avancer et faire le temps passer.  Et puis, finalement, un monospace me récupère du bord de la route et m’avance de quelques kilomètres et de quelques petits mètres d’altitude jusqu’à El Romeral.  Mon premier bon samaritain, pourvu de quelques notions de français acquises lors d’un voyage sur une berge hexagonale de la Méditerranée, me dépose avec un « au revoir et bonne chance ».  Il me faudra surtout de la patience.  Le prochain à me prendre à ses côtés, un poids lourd, mettera près de deux heures à pointer le bout de son porte-à-faux.  Il me laisse à un virage au milieu de nulle part.  

Il est 14h30.  Plus j’avance, plus la route se vide.  Je sors mon déjeuner, me cale à l’ombre, sur mon sac, et me restaure.  Je suis rejoint par un vieux guaso (cowboy chilien) au jean raccommodé, au chapeau fatigué, à qui je raconte ce que je fais ici, d’où je viens, où je vais.  Il me raconte un peu sa vie, ses aventures, ses chevaux.  Et puis arrive le seul bus de la journée qui monte dans les montagnes.  Il s’arrête au village El Volcán.  Je suis sur la Cordillère, flanc de montagne rocheuse à ma droite, rivière et autre flanc de montagne à ma gauche.  La route est longue et déserte.  

Je marche. Google me dis que j’en ai pour plus de 5 heures jusqu’à la sortie qui mène au village où je souhaitais me poser, d’où commencera l’ascension du glacier.  Je sais que Google sous-estime souvent mon pas mais j’en aurais quand même pour au moins 4 heures.  J’espère être pris en stop.  Sinon, dès que le soleil baissera, il me faudra m’arrêter et camper, quelque part entre les rochers, face aux bœufs, aux côtés des cabris, non loin des chevaux. Et s’arrête le poids lourd qui m’emmène jusqu’à la fameuse sortie, petite bretelle rocailleuse, vers ma destination, Baños Morales, non sans quelques sensations fortes sur cette route sinueuse et ascendante comme peut l’être une route dans la montagne.

L’aventurier



Il y a un panneau qui indique ceci : « si vous ne savez pas vous occuper de / faire attention à la montagne, vous n’êtes pas le/la bienvenu(e) ».  Je souris.  J’y suis.  A gauche, quelques mètres plus haut, je découvre des reliques d’un village, quelques maisons désertées, un terrain où camper, des sortes de petites boutiques, toutes fermées.  Je continue encore quelques pas avant de me poser, histoire d’identifier le tracé que j’emprunterais le lendemain à la conquête du glacier San Francisco, Monumento Natural El Morado.  J’arrive presque à l’entrée du sentier, début du trek, fermé depuis des mois, suite à de grosses avalanches durant l’hiver, et qui ré-ouvrirait le lendemain, jeudi, jour prévu de mon trek.  Oui, il n’y a pas de hasard.  Mes hôtes de l’auberge l’avaient appris aux informations le lendemain de mon arrivée et me l’ont annoncé avec joie et émerveillement, pour moi.  

Juste avant l’entrée, je vois deux hommes, grignotant et discutant sous la varangue d’une petite boutique.  Je les salue.  Nous échangeons.  L’un est le propriétaire, d’une bonhomie complètement attendue d’un être qui vit ici toute l’année, à plus de 1800 mètres d’altitude, dans un village quasi désert sur la Cordillère, Miguel.  Il me propose de visiter une chambre en haut, qu’il peut me louer pour la nuit.  L’autre est un aventurier Chilien vivant sur l’Isla Mujeres au Mexique, petit entrepreneur touristique autodidacte, de passage sur son territoire natal le temps d’être de nouveau en règle pour regagner « l’île aux Femmes » Mexicaine, Gustavo.  Il me propose de le rejoindre pour une balade à cheval dans une quinzaine de minutes.  

Je monte dans la chambre, je pose mon sac, me dégourdis les épaules et les hanches, me rince le visage à l’eau glacée provenant de rivières de glaciers, descends laisser mon téléphone à Miguel, pour qu’il me le branche et le recharge, et je suis Gustavo, vers les chevaux.

  Gustavo, un rocher avec trace de fossiles dans la main

C’est dans un immense pré, à vrai dire, toute une vallée, sur une montagne, entre les montagnes, que vivent ces chevaux.  Le propriétaire, nous ayant repéré, descend de sa colline à cheval. Il va nous chercher deux juments.  Cela pourrait prendre des heures pour mettre la main sur ne serait-ce qu’un(e) dans cette vallée.  Mais il a sa technique.  Il les suit et les conduit jusqu’à la rivière et les ramène vers lui, de là-bas, pour les harnacher.  Deux belles juments.

Un pied dans un étrier artisanal fermé, qui semble venu de temps passés, puis l’autre, de l’autre côté.  Nous allons escalader un bout de montagne à cheval, pour visiter une ancienne mine de Quartz, dans la montagne. Notre guaso nous accompagne au début puis nous laisse, seuls, après quelques recommendations : « à chaque point d’intersection, à chaque fourchette, vous allez vers le haut.  Au pire, les juments connaissent le chemin ». Il nous indique le parcours du retour et, pareil, au pire, elles connaissent le chemin.  

Nous voici partis sur de sinueux, vertigineux, rocheux et rocailleux sentiers sur le flanc de la montagne.  Mes cours d’équitation m’auront servi à cela. Survivre, sans trop d’adrénaline, avec une bonne assiette, à dos de jument, sur la Cordillère des Andes.  Nous visitons la mine toute sombre, nous amusons à nous faire peur, à imaginer tout ce qui y a été vécu, ressortons, nous dirigeons vers une magnifique chute d’eau dans le creux de cette montagne.  Nous redescendons.  J’inspire ce lieu très fort, à pleins poumons, tente d’imprimer, de graver en moi cette vue à 360 degrés et aux multiples dimensions, avec le soleil qui prépare son coucher.  

La jument de Gustavo s’emballe, elle se met toute seule au galop.  Il s’apprête à la ralentir lorsque je demande le galop à ma jument.  Et nous nous aventurons tous deux dans cette vallée, au galop, comme deux vrais guasos.  Gustavo m’interpelle, « regarde ! ».  Il pointe du doigt un objet immense planant dans le ciel...

- Un condor ?
- Oui, c’est un condor ! C’est beau hein ? Impressionnant, oui ?

Et ici, à cet instant précis, je ressens tout ce que je suis. Je réalise, tout mon être aussi, que je suis ici, dans un cadre à l’énergie indicible, avec une vue im-pre-nable, en compagnie admirable, ayant suivi un inconnu un quart d’heure après l’avoir salué, sur une montagne au cœur de ce Cajón dont j’ignorais tout, absolument tout, il y a une semaine à peine. Je suis ici, à trotter, à galoper, librement, sur cette jument des Andes, aux côtés de mon compañero de cette fin de journée, à mirer un magnifique condor voler au-dessus de ma tête. Je suis ici par ma confiance entière en l’enchaînement naturel de circonstances, d’étapes, de rencontres, d’évènements, que voulait bien m’offrir ce voyage. Je suis ici et ici, à cet instant précis, je me sens entièrement aventurier. Et ici, je suis devenu un aventurier !


 

Je suis ici et ici, à cet instant précis, je me sens entièrement aventurier.

Nuit magique sur la Cordillère

Nous sommes rentrés nous reposer, nous restaurer. Et à 21h et quelques, Gustavo me propose de l’accompagner dans son rituel nocturne, sur un immense rocher, loin des habitations désertées, au milieu des montagnes, avec son bol tibétain et sa musique de méditation tibétaine.  Nous passons plus de trois heures sur ce rocher.  La première à parler, à converser, à rigoler, à nous raconter, à échanger. Les deux autres, dans notre silence, à laisser parler un ciel rempli d’étoiles.  Je n’en avais, je pense, jamais vu autant, brillant, scintillant, filant, nous enlaçant de toute leur lumière.  Rien pour nous perturber, allongés sur ce rocher, si ce n’est, par moments, les phares lointains de poids lourds faisant le va et vient entre les mines.

Je ne sais pas quelle est la température extérieure mais j’ai quatre couches de vêtements sur la peau et je me rends bien compte qu’il ne fait pas très chaud à chaque fois que j’ai la mauvaise idée de sortir les mains de mes poches.  

Nous rentrons un peu après une heure du matin.  Je me couche et je dors, comme on dort après une épuisante journée de « stop » sur une route interminable, comme on dort après un fabuleux après-midi aventurier à dos de jument, comme on dort après une soirée magiquement étoilée au cœur des montagnes, comme on dort en altitude, à cœur léger, à vibration élevée, à poings fermés.

Jour 3 - San Francisco, Monumento Natural el Morado, mon premier glacier

Réveil matinal.  Je préfère l’hygiène sèche des lingettes pour bébés au filet d’eau glacée des rivières de glaciers, coulant d’un maigre tuyau en métal. Des œufs brouillés par Miguel, mon bout de pain à la farine complète de la supérette de San José de Maipo, une banane, un thé.  Et je m’en vais.  

Je suis le premier à faire la ré-ouverture du sentier après sa fermeture avalancheuse.  Il fait chaud lors de toute la première partie.  Je croise une végétation douce, des chevaux, encore, si haut, des oiseaux aux voix exotiques.  Je m’arrête un moment et ils se rapprochent, les oiseaux, les insectes.  Le reste de la Nature m’a repéré, son fils venu d’autres terres fertiles.  C’est un peu comme si le glacier attendait mon arrivée.  Je marche des heures, croise les lagunes, sautille sur plus d’un kilomètre de petites roches instables ramenées par les avalanches et les éboulements, foule la neige pour la première fois, rajoute une couche de vêtements, remonte la fermeture éclair, ralentis le pas dans les granules de glaçon, et j’arrive, seul, au sommet du glacier San Francisco au Monumento Natural el Morado.  Tout y est intensément beau.  J’ai une vue sur le Chili et sur l’Argentine.  Il vente.  Il fait un peu froid.  Je ne m’y attarde pas, redescends quelques pas et me pause pour déjeuner, seul, sur un glacier, sur la Cordillère des Andes.  Sur-réellement, tellement vrai.



Les hormones du bonheur, l’altitude, la fatigue, l’euphorie.  Je redescends en glissant sur les blocs de glace, les parcelles de neige, en sautillant de nouveau sur les roches instables et, en entonnant, à haute voix, je ne sais trop pourquoi, un refrain de James Blunt, que mon cerveau extirpe de son contexte initial et que mon corps, que mes pores, que chacune de mes cellules se ré-approprient :
And if this is what we’ve got
Then what we’ve got is gold
We’re shining bright and I want you
I want you to know
Je redescends jusqu’aux Baños Morales, je ne m’y arrête pas.  Je salue Gustavo à qui je tente de transmettre comme je peux et rapidement ce que je viens de vivre.  Il me dit de revenir voir les étoiles ce soir si je n’ai pas de chance sur la route.  Car si je ne m’arrête pas aux Baños Morales, c’est pour reprendre la route tout de suite et espérer rentrer au Manzano le soir même.  Il m’aura fallu près d’une heure et demi de marche sur la route avant d’être accueilli une première fois dans la benne d’un 4x4, puis sur la banquette d’un autre, dont son chauffeur Arturo et sa copilote de copine Bernardita me feront visiter quelques parcs et collines par de pittoresques chemins de terre tout l’après-midi, avant de me déposer au village San José de Maipo, d’où je prends un bus jusqu’au Manzano.  J’arrive à l’hostel et, avant de poser mon sac, de regagner ma chambre, de souffler, je me précipite sur les escaliers, raconter mes deux jours merveilleux, ma nuit magique, mon ascension légère, le sommet du glacier spectaculaire.


Jour 4 - L’Embalse el Yeso

Je quitte le Canyon le jour suivant, me faisant récupérer au Manzano par un car d’excursion venu de Santiago, pour nous amener visiter l’Embalse el Yeso.  Et c’est vrai qu’il est beau cet Embalse, c’est vrai qu’il coupe le souffle.  Il est d’un bleu qui réussit la prouesse d’être chaud et froid à la fois, protégé par de rassurantes montagnes, par de merveilleux glaciers.  L’excursion correspond tout à fait à ce que je m’étais imaginé : après 40 minutes d’autonomie et de promenade autour de l’Embalse, nous sommes tous réunis au son du reggaeton, autour d’une tablée de fromages et de vins, à faire des photos.  Un par un d’abord, son verre à la main, puis en groupe, puis avec les drapeaux, puis avec les verres, puis à trinquer.  J’ai cependant le bonheur d’avoir été suffisamment nourri par cette Nature pour ne pas être heurté par ce cirque d’humanité typique, qui en ce jour, m’aura été sympathique.


La journée a l’Embalse a été, en quelque sorte, une douce transition avant de regagner la folie de Santiago, après quatre nuits, riches, magiques, belles, et les journées qui vont avec, dans ce Cajón del Maipo, canyon de la fertilité, qui m’a confirmé, de manière agréablement assourdissante, que j’avais fait les bons choix, en suivant de tout temps cette petite voix, cet instinct, cette intuition, cette autre forme d’intelligence, pour arriver là, dorloté, entre ses bras.


🎧 A écouter — musique associée à ce billet :
Clásicos de la música Andina — Divers artistes

Et pour se remémorer/découvrir la mélodie du refrain de la descente du glacier :
Partager :

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire